Pourquoi est-ce encore tabou de faire des reprises dans le rap ?

Contrairement à la chanson française ou à la pop, rares sont les rappeurs à s’approprier les morceaux de leurs collègues. Une vieille tradition ? Sans doute. Un tabou ? Peut-être aussi. Dans tous les cas, il était temps de se poser la question.

Il y a un an, Oxmo Puccino secouait le paysage du rap français en reprenant RR 9.1 de Koba LaD. Ça se passait dans l'émission Fanzine, sur YouTube, et il y avait presque quelque chose de jouissif à voir un des grands noms du rap français, salués depuis les années 1990 pour son sens de la rime, s’approprier les mots d’un rappeur d’une nouvelle génération, davantage connu pour son énergie que pour la profondeur de ses textes.

Depuis, d’autres rappeurs se sont volontiers prêter à l’exercice : Zed Yun Pavarotti a repris Booba, Youv Dee a revisité un morceau de Damso, tandis que Medine et Sopico se sont appropriés des morceaux de Jul et Uzi.

Est-ce le signe d’une nouvelle tendance au sein du rap français ? Pas vraiment. Un espace de liberté supplémentaire au sein d’un genre musical longtemps hostile à l'exercice de la cover ? Pas vraiment non plus, à en croire un rappeur parisien, qui préfère témoigner sous couvert d’anonymat : « C’est sans doute plaisant pour les auditeurs d’entendre leurs morceaux préférés être repris par d’autres artistes, mais à quoi est-ce que cela rime si c’est fait dans un but commercial ? Il y a de l’ego derrière tout ça ! Contrairement à la pop ou le rock, où il est peut-être plus courant qu’un artiste n’écrive pas ses textes, le hip-hop s’est construit sur le mythe du rappeur qui écrit ses textes. Ça rend l’exercice très compliqué, presque tabou. »

Il y a quelque chose de presque paradoxal à parler de tabou dans le rap, un genre qui s’est pourtant construit sur la culture du sample et de la référence plus ou moins avouée. Après tout, s’il n’y a aucun problème à poser un freestyle sur une prod’ préexistante, en quoi est-ce un problème de s’approprier les mots des autres ? « Cela revient à s’approprier le flow et l’intimité d’un autre MC, on tombe dans quelque chose de très impersonneldans le sens où un rappeur écrit pour soi, il met en forme quelque chose qui le touche de près ou de loin, nous dit notre rappeur. C’est aussi un moyen de tuer le morceau original, un peu comme lorsque Hatik reprend Angela… Pour moi, si tu reprends un morceau, c’est pour en modifier la musique, retravailler la structure, et non pas pour surfer sur la nostalgie ou en faire un fond de commerce. »

« « Le rap, c’est de l’art. Pourquoi faire une cover d’un classique de Booba alors que ce serait impossible de reprendre un tableau de Picasso ou un film de Chaplin ? ». »

Historiquement, quelques projets permettent toutefois de nuancer le propos du rappeur parisien : quand K.Ommando Toxic entreprend en 2005 de s’approprier différents classiques du rap français sur « Retour vers le futur », Kool Shen invite sur scène Kery James et Sinik à interpréter un couplet de son hymne That’s My People ; quand la compilation « Affaire de famille » convie des grands noms du rap local (Nekfeu, Youssoupha, Orelsan) à revisiter le catalogue du Secteur Ä, c’est l’émission d’Arte French Game qui offre la possibilité à des rappeurs français de reprendre des standards de leur choix.

Ainsi, on entend Jazzy Bazz s’approprier Peur noire d’Oxmo Puccino, Loveni offrir un coup de lifting à Dans le club de TTC ou encore Nelick proposer une nouvelle version de Bloqués des Casseurs Flowters. « Quand c’est fait dans le cadre d’une émission, là, ça a dû sens, nous dit notre témoin. Parce que ça entre dans une démarche artistique, parce que ça tient plus de l’hommage que de la reprise faite par intérêt commercial. Après tout, quel serait l’intérêt de reprendre La lettre de Lunatic aujourd’hui ? On sait déjà dans quel but ce titre a été créé, quelle émotion pourrait-on y ajouter ? ».

On lui suggère alors l’hommage rendu à ce morceau par Caballero & JeanJass, avec La lettre pt.2, et le rappeur approuve : « Rendre hommage de cette façon est pour moi le meilleur compromis. On s’inscrit dans un héritage, on respecte les codes d’un morceau, mais on propose totalement autre chose en même temps », appuie-t-il. Et de conclure : « Le rap, c’est de l’art. Pourquoi faire une cover d’un classique de Booba alors que ce serait impossible de reprendre un tableau de Picasso ou un film de Chaplin ? ».

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