The Real Gonzo

Personnage aussi attachant qu’énervant, Gonzales revient avec « Room 29 », un album intimiste enregistré avec Jarvis Cocker. L’occasion de tenter de percer une des dernières énigmes de l’industrie musicale : combien sont-ils dans la tête du génial Gonzales ?

Avant tout, Jason Charles Beck est canadien. Cela a son importance car le propre d’une personnalité canadienne a longtemps été – en gros jusqu’à Drake et Wolverine – qu’on ignore sa nationalité. Ainsi, on a longtemps pris Neil Young, Joni Mitchell, Paul Anka, Rufus Wainwright ou Leonard Cohen pour les Américains qu’ils n’étaient pas et ils laissaient faire. Heureux car cachés. Chez Gonzales, c’est encore plus compliqué car ses origines juives hongroises y ajoutent la confession religieuse la plus complexe du monde et la langue la plus absconse. Autrement dit, Gonzo est un cas particulier, un individu non pas double ni triple mais au moins quadruple.

Gonzales n’a peur de rien. Bien avant qu’il ne mesure plus 1m90 et qu’il frôle le quintal, il a appris seul le piano à l’âge de trois ans tandis que son grand frère prenait, lui, des cours. Plus tard, il choisit de nommer « Thriller » le premier disque de son groupe Son, rien que ça. Pour le second, il compose « Wolfstein » un concept album sur un homme qui devient un loup-garou. Michael Jackson, la plus grande des ombres qu’on puisse revendiquer dans les années 90, n’est jamais très loin. La maison de disques ne sait qu’en faire d’autant plus que le single est intitulé Making a Jew Cry. En 2000, il lance sa carrière solo avec « Gonzales über Alles », un titre d’album plus que vantard bien que très éloigné des Dead Kennedys ou du IIIe Reich. Sa grande gueule finit souvent par déplaire, il est à la fois selon Le Monde « égomaniaque » et « agressif » tout en étant capable de s’excuser superbement dans Apology, morceau de cinq minutes dans lequel il explique à quel point il est con.

Gonzales est international. Tellement qu’il quitte Toronto, une des villes les plus cosmopolites du monde, en 1999, pour s’installer à Berlin sans parler un mot d’allemand. Puis ce sera Paris où on le croisera souvent dans le quartier de Pigalle, avec Philippe Katerine notamment, et au Studio Ferber qu’il squatte un temps. Avant de revenir en Allemagne, à Cologne. Abordable, l’artiste passe aisément d’une langue à l’autre avec une voix aussi reconnaissable que celle de Werner Herzog. Ce n’est d’ailleurs peut-être pas un hasard si Apple, le premier fournisseur d’outils électroniques pour la classe créative mondialisée, s’empare d’un de ses morceaux, Never Stop – composé de simples claquements de doigts et un piano -, pour promouvoir son iPad, autre outil universel.

Il est multiple. Un peu plus tôt, nous avons évoqué Wolverine, le membre canadien des X-Men, mais Gonzales évoque plus précisément un autre mutant : Jamie Madrox, l’Homme-Multiple dont le pouvoir consiste à se créer des clones à l’infini. Ainsi, Gonzales n’a longtemps été que la moitié d’un duo avec son frère Chris, enchaînant ensemble les numéros virtuoses de musicals et de jazz. Puis, diplômé de la prestigieuse McGill University, il est devenu Chilly Gonzales. Encore un nom dans le nom, un nouveau masque à porter. Malgré ce background de pianiste classique et un nom de scène à consonance hispanique, il consacre ses trois premiers albums solos à un genre de syncrétisme pop où le rap domine. Ce qui ne l’empêche pas de devenir membre du groupe Puppetmastaz au même titre que les marionnettes avec lesquelles il évoque en interview, vêtu de de fourrure, ses propres « super pouvoirs musicaux ». Quelques années plus tard, il vire à nouveau de bord avec Slow Down, un parfait tube FM californien avant de s’attaquer, de l’autre côté du spectre musical, à l’électro de Boys Noize. Il n’y a plus rien à comprendre et à classer, il suffit de l’écouter.

Et Gonzales composa un chef-d’œuvre. En 2004, année faiblarde pour la musique pop, notre mutant s’éloigne de la grandiloquence pour s’enfermer seul avec l’instrument de son enfance, le piano. Pour une fois, il se tait et il en ressort un disque éblouissant d’élégance qu’on croirait volé dans les malles d’Erik Satie. Les critiques rock sortent leur plus beau stylo-plume pour lui tresser des louanges et les émissions de radio du monde entier y puisent leurs génériques. Face à un tel succès, « Piano Solo » a le droit à un second volume, huit ans plus tard, sélectionné pour le prix Polaris [par ailleurs nom d’une mutante proche de l’Homme-Multiple chez Marvel, NDLR]. Ce qui ne l’empêchera pas d’en rejouer les morceaux parfois avec les pieds, des gants de boxe ou dos au public, comme pour mieux descendre de l’Olympe et se foutre de sa propre gueule.

Au fil des ans, Gonzales est devenu producteur. Au sens où il aide, avec ses compositions et ses arrangements, ses semblables à extirper d’eux-mêmes des chansons nouvelles qui sans lui y seraient restées à jamais enfermées. Il fait alors penser à Gainsbourg, autre surdoué s’amusant à tailler de jolies robes à des filles de passage. On croise à ses côtés sa compatriote et amie Feist qu’il contribue à élever au rang de star mondiale le temps de l’album « Let it die » – l’agaçant 1 2 3 4 sert d’ailleurs de pub pour Apple -, Peaches, la chanteuse la plus violente et érotique qui soit ou Arielle Dombasle, jamais aussi flamboyante et crédible que dans l’album « Glamour à mort ». Et enfin une certaine Jane Birkin et tenez-vous bien Charles Aznavour ou Christophe Willem.

« Quand tu es un génie musical, tu te rends compte que tu peux faire de la musique avec n’importe quoi. »

Il est l’ami des stars mondiales. Parmi les privilèges qu’a réservés l’industrie musicale à ses employés ces dernières années, un des plus élevés consiste à avoir vu son nom projeté sur les écrans de Coachella pour l’annonce de l’album « R.A.M » de Daft Punk en 2013. Gonzales a en effet travaillé sur deux morceaux du disque historique. Autre faveur des plus rares : bosser avec Drake qui reprend certaines de ses compositions, notamment dans From Time et l’« Outro » du disque So Far Gone. On les a même vus ensemble sur scène lors de la cérémonie des Juno Awards 2011, le premier en smoking blanc accompagnant au piano le second qui improvise une sérénade pour leur compatriote Shania Twain. Peut-être que tout ce beau monde roulant en limousine a compris que la vraie star naturelle, c’est lui. Lui qui est capable de lâcher en interview « quand tu es un génie musical, tu te rends compte que tu peux faire de la musique avec n’importe quoi », ou de défoncer ses contemporains : « Quand tu entends l’album de Charlotte Gainsbourg, tu te dis vraiment que Air n’était pas là pour elle, mais pour eux-mêmes. » ou encore : « Tu vas dans un magasin de guitares et tu entends dix guitaristes du même niveau que M. Ce sont des techniciens robotiques. »

Le prof de composition. Un peu comme Prince, Stevie Wonder ou Lenny Kravitz, le Canadien joue également de la basse, de la guitare et de la batterie. Et lorsqu’il est au piano, il peut décomposer les hits les plus célèbres en les expliquant brillamment. On l’a ainsi entendu dans ses différentes masterclass évoquer au sujet de Hold on, We’re Going Home de Drake « un chef-d’œuvre pop qui rappelle l’impressionnisme musical de Claude Debussy. Quand le genre de sonorités employées est plus important que les notes jouées » ou jouer son morceau Tuesday sur un orgue d’église en célébrant « une musique nuageuse, pleine de synthétiseurs qui créent une atmosphère claustrophobique et floue ». Bien sûr, Apple a fini par mettre la main dessus et diffuser ses cours via le podcast « Music’s Cool » diffusé sur Beats 1. L’enseignant est également une bête de scène comme en témoigne son record mondial du concert le plus long du monde réalisé au Ciné 13 à Paris pendant plus de 27 heures tout en parlant au public et en répondant à des interviews.

Prof, producteur, pianiste de bar, d’hôtel, de musique de chambre, de concert, performer, compositeur, improvisateur, dictateur, arrangeur, accompagnateur, chanteur, rappeur, crooner et on en passe. Matière malléable, pâte à modeler vivante, casse-tête chinois pour critique musical, Gonzales est tout cela. On allait s’avouer vaincu et le qualifier une fois pour toute du terme d’« indéfinissable » jusqu’à ce qu’on retombe sur le titre d’un album oublié, son deuxième : The Entertainist. Voilà, tout est dit. Comme souvent chez les fous, Gonzo est en plus de tout ça son meilleur analyste.

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