On a demandé aux journalistes étrangers ce qu'ils pensaient du rap français

Le rap français se porte bien, c'est une certitude. Mais qu'en pensent nos voisins anglo-saxons ? Réponse avec trois journalistes qui semblent tous et toutes s'accorder sur un fait : « Le rap français est perçu comme une tendance croissante. »

Dylan Green (journaliste à DJ Booth) : Pour être honnête, la présence du rap français en Amérique est encore assez limitée pour le moment. Il n'y a pas encore eu de vedettes qui ont incité le public américain à considérer sérieusement le pays comme l'ont fait, par exemple, Stormzy ou J Hus pour le Royaume-Uni. Quand je lis les médias, on peut voir le nom d'artistes tels que Booba ou Kaaris, mais c'est encore assez rare. En termes de qualité, le rap français n'a pas à rougir, le niveau est similaire à celui affiché en Amérique, mais c’est clair qu’il n'a pas le même impact que le rap britannique ou du continent africain.

Bernadette Giacomazzo (journaliste à HipHopDX) : On dirait que le hip-hop espagnol est lui aussi plus accepté, sans doute en raison de la grande population latino-américaine et caribéenne. Le hip-hop français, à l'inverse, rencontre des difficultés à faire son trou, sauf s'il est interprété en créole haïtien... Mais bon, l'avantage, c'est que les rappeurs français, notamment ceux que je connais le mieux, comme Rilès, Booba ou Oxmo Puccino, me semblent parler d'une expérience qui leur est propre.

« Ce n'est pas encore facile en tant que journaliste de proposer des sujets sur le rap français au sein des médias, même si PNL a fait la couverture de "The Fader" en 2016. (Dylan Green, journaliste chez "DJ Booth") »

Shamira Ibrahim (journaliste au New York Times) : Pendant longtemps, le hip-hop français a été considéré comme un simple reflet du hip-hop américain. Pour plusieurs raisons : la principale étant que les Américains interagissent rarement avec la culture des banlieues, où le hip-hop a fait l'essentiel de son évolution, en faveur des régions plus romantiques du pays. L'accessibilité linguistique a également rajouté une certaine distance - le hip-hop français a toujours utilisé une grande quantité d'argot et de verlan, ce qui rend difficile la traduction, même pour les francophones.

Ces dernières années, cette compréhension semble néanmoins de plus en plus forte, dans le sens où de grands artistes américains ont commencé à faire des collaborations avec des artistes français (Future, Young Thug, Migos). Des films français populaires et des albums au succès commercial indéniable ont également été diffusés, ce qui aide les gens à comprendre que les artistes français créent de la musique et des textes à partir de leurs propres expériences plutôt que de simplement se contenter de dupliquer ce qui se passe aux États-Unis.

Bernadette Giacomazzo : À une époque où internet n'était pas aussi répandu, l'exposition du rap français était assez limitée, à moins, bien sûr, de fréquenter un disquaire tel que Bleecker Bob's [situé à New York, ndlr], qui recevait fréquemment des disques importés de pays comme la France, l'Italie et l'Espagne (entre autres). Aujourd'hui, avec l'omniprésence d'internet, il est plus facile de mettre la main sur des artistes non-américains.

Dylan Green : Il faut toutefois se rendre compte que ce n'est pas encore facile en tant que journaliste de proposer des sujets sur le rap français au sein des médias, même si PNL a fait la couverture de The Fader en 2016 ou que DJ Booth, jusqu'en août dernier, tenait une chronique mensuelle sur le meilleur du rap français. Il y a certainement un public en Amérique qui s'en soucie, mais on attend encore cet artiste capable de faire une percée en Amérique et de capter l'attention du grand public. Cela dit, vu la façon dont les choses évoluent, quelque chose me dit que ce genre de reconnaissance ne devrait pas tarder à arriver.

Shamira Ibrahim : La plus grande difficulté est de convaincre les gens de tendre une oreille aux talents émergents avant qu'ils ne soient mainstream. À l'image de ce qu'il se passe dans d'autres pays, c'est très compliqué de convaincre les médias américains de s'intéresser au talent lyrique de certains artistes, ou à leur potentiel attractif, avant qu'ils ne soient devenus populaires. En ce moment, par exemple, un papier sur une artiste telle que Aya Nakamura est beaucoup plus facile à vendre.

Bernadette Giacomazzo : Ce serait tout de même nettement plus facile pour un artiste bilingue, capable de parler l'anglais et le français. Tout simplement parce que le français n'est pas une “seconde langue” courante aux États-Unis.

Dylan Green : Avec le temps, on sent toutefois que les tendances commencent à changer, notamment grâce à des plateformes comme COLORS. Elles sont devenues une valeur sûre dans la façon de promouvoir des musiques ces dernières années. Personnellement, je sais que j'ai découvert la plupart de mes artistes français préférés à travers leurs vidéos, notamment celle d'Alpha Wann et Koba LaD.

Bernadette Giacomazzo : Il y a environ un an, j'ai interviewé Rilès pour HipHopDX. J'aime sa musique, ainsi que celle d'Oxmo Puccino et Gradur. Booba est incroyablement populaire parmi l'intelligentsia du rap. Malheureusement, il n'est pas encore considéré comme un artiste populaire, loin de là.

Shamira Ibrahim : J'ai l'impression que les artistes dont on parle en ce moment sont ceux qui se situent à la croisée de plusieurs genres : Niska, Aya Nakamura (bien qu'elle ne fasse pas de rap), Booba, Kaaris, PNL, Jul et MHD, qui a été une véritable bouffée d'air frais pour la scène française. Je m'attendais d'ailleurs à le voir lors de sa tournée américaine, malheureusement interrompue par le procès en cours pour meurtre au second degré. Naza a également fait l'objet d'une attention soutenue à la suite de la dernière Coupe du monde - rappelons d'ailleurs l'importance de la playlist de Presnel Kimpembe, le défenseur français, qui a été particulièrement suivie au cours de l'été 2018.

Dylan Green : Il faut aussi parler d’artistes comme Meryl ou Joe Le Phéno. Je ne maîtrise pas très bien le français, mon vocabulaire est assez rudimentaire, mais leur flow et leurs mélodies sont si efficaces qu’il est difficile de ne pas accrocher à leurs morceaux.

« C'est là tout l'intérêt du rap français : ne pas utiliser le rap américain comme élément de référence, mais travailler sur des inclinaisons mélodiques issues du continent africain, des Antilles ou du Royaume-Uni. Niska en est l'exemple parfait. (Shamira Ibrahim, journaliste au "New York Times") »

Shamira Ibrahim : L'avantage est que tout le monde a désormais accès à des médias numériques (Spotify, YouTube, Bandcamp) pour découvrir de nouvelles musiques, là où les radios locales et nationales se concentrent essentiellement sur la scène amériaine. Cela permet aux gens de découvrir de nouveaux sous-genres de musique urbaine, comme le grime, la drill, l'AfroSwing en Angleterre, ou l'afropop en France. C'est là tout l'intérêt du rap français : ne pas utiliser le rap américain comme élément de référence, mais travailler sur des inclinaisons mélodiques issues du continent africain, des Antilles ou du Royaume-Uni. Niska en est l'exemple parfait, notamment dans sa façon de mélanger différentes sonorités tout en conservant un côté grinçant, presque agressif.

Bernadette Giacomazzo : Pour résumer, je dirais que le rap français n'est pas “en retard”, selon moi, sur le rap américain, contrairement à ce que l'on peut souvent lire ici ou là. Je pense que le rap français parle d'une expérience singulière, unique, tout comme les artistes américains parlent d'un vécu propre à leurs origines. Sans être monolithe pour autant : le hip-hop new-yorkais est très différent de celui de Los Angeles, qui sonne différemment du hip-hop du Sud, lui-même à l'opposé de ce que proposent les rappeurs de Chicago. Chaque région semble avoir son propre mouvement, sa propre déclinaison du hip-hop (la drill dans le Midwest, le boom-bap dans le Nord-Est, etc.), et je m'attends à ce que le hip-hop français fasse de même dans les années à venir.

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