La musique peut-elle être plus écologique ? Rencontre avec le mouvement Music Declares Emergency

Initié en Angleterre en 2019, le mouvement Music Declares Emergency (MDE) arrive en France, avec des idées et des envies claires pour une filière musicale plus verte. Soutenu par plusieurs artistes, dont Rone, Fakear, Hypen Hyphen en France et Radiohead ou Billie Eilish au Royaume-Uni, le mouvement a pour objectif de fédérer autour d'une question centrale : la transition écologique. Explications avec Mathilde Vohy, l’une des fondatrices.

Déjà, est-ce que vous avez des chiffres sur l'impact du secteur musical sur l'environnement ?

Mathilde Vohy : Avant toute chose, il est important de noter qu’il est très compliqué de réaliser un bilan écologique de la filière musicale, de par sa pluralité et son manque de moyens, notamment pour produire des données. Il est donc difficile de comparer son impact à d’autres filières. Nous pouvons simplement affirmer que son impact environnemental est proportionnel à son poids économique.

Des organismes indépendants, tels que le Shift Project, s’investissent et réussissent tout de même à mener à bien des études précises. On constate notamment que toutes les structures sont concernées. Même les plus petites ont un impact écologique important, relativement au nombre de spectateurs mobilisés. D’après ces études, au sein de la filière musicale, les activités les plus néfastes sont les transports (du public, des artistes, de leurs équipes et matériel) l’alimentation et le numérique, dont l’impact grandit suite à la digitalisation des écoutes. Par ailleurs, l’impact ne se limite pas aux émissions de gaz à effet de serre, mais comprend également une utilisation croissante des ressources en eau et matière.

« La diminution drastique ou la suppression de la viande des repas proposés par les établissements et acteurs culturels ferait chuter considérablement leur bilan carbone sans impacter leur cœur de métier. »

À titre d’exemple : pour un festival déplaçant environ 250 000 personnes, nous estimons que le bilan carbone lié aux déplacements des spectateurs avoisine les 5 000 tonnes équivalent CO2 (dont plus de la moitié provient de 3 % de spectateurs ayant pris l’avion). Par ailleurs, en 2019, le Hellfest a distribué 440 000 litres de bière. Si la bière vendue provient d’un pays limitrophe et de l’agriculture dite “conventionnelle”, nous pouvons estimer le bilan carbone de cette consommation à environ 600 tonnes équivalent CO2. Ce chiffre passe à environ 450 pour une bière locale et biologique, soit une réduction de 25 % des émissions liées.

Depuis le lancement du mouvement en Angleterre en 2019, est-ce qu'il y a eu des changements concrets au sein de l'industrie musicale ?

La filière musicale anglaise a lancé beaucoup d'initiatives pour être plus respectueuse de l'environnement. Ces conversations étaient déjà en cours avant la création de Music Declares Emergency (MDE) - des associations telles que Julie's Bicycle (Angleterre) et Reverb (Etats-Unis) ont fait un travail phénoménal pour aider à réduire l'empreinte carbone de la filière.

MDE UK est à l'origine de beaucoup d'actions - notamment la Musician Railcard (sorte de Pass SNCF qui encourage les musiciens à voyager en train pour leurs tournées et concerts), et l'initiative Near Mint, qui encourage les labels, distributeurs, commerçants et acheteurs à acheter ou vendre du packaging légèrement endommagé à un prix réduit (car à l'heure actuelle, il est simplement jeté). MDE travaille également sur une campagne pour bannir les boîtiers CD en plastique.

L'association sert aussi à encourager les artistes à parler publiquement de l'urgence climatique et à faire passer le message - ce qui aide à une meilleure prise de conscience et la mise en place d'actions immédiates.

Est-ce leur rôle de s'engager sur ces questions-là ?

Pour reprendre les mots de Culture Action Europe et de David Irle, la musique est à la fois secteur, mais aussi vecteur de transformation. Elle a la capacité à proposer de nouveaux récits et participe ainsi aux constructions identitaires à échelle individuelle et sociétale. Il faut encourager les artistes à inventer un autre avenir, désirable et écoresponsable. 

Les 2 340 artistes et les 4 272 structures qui ont signé se sont-ils engagés à respecter de nouvelles mesures ?

Ils reconnaissent l’impact environnemental des pratiques de la filière musicale et les nombreuses injustices mondiales provoquées par l’urgence écologique et climatique. Ils s'engagent, par ailleurs, à s’entraider et partager leurs expertises en tant que filière et communauté, à s’exprimer face à l’urgence climatique et écologique, et à travailler à rendre leurs entreprises écologiquement durables.

« La coopération et la relocalisation des activités sont également une solution quand le contexte s’y prête, permettant de raccourcir les distances parcourues et d’inscrire la culture au cœur des territoires. »

Quelles sont les mesures les plus urgentes à prendre ?

Une prise de conscience globale de la filière est urgente mais malheureusement pas suffisante. À très court terme, nous préconisons la mise en place de transformations dites transparentes. Par exemple, la diminution drastique ou la suppression de la viande des repas proposés par les établissements et acteurs culturels ferait chuter considérablement leur bilan carbone sans impacter leur cœur de métier. Des changements structurels sont néanmoins inévitables.

Parmi ces derniers, nous retrouvons le ralentissement général, particulièrement en ce qui concerne la croissance permanente des jauges. La coopération et la relocalisation des activités sont également une solution quand le contexte s’y prête, permettant de raccourcir les distances parcourues et d’inscrire la culture au cœur des territoires. Pour les acteurs qui le peuvent, le renoncement, est aussi un fort vecteur de lutte (nous pensons notamment aux récentes décisions de Coldplay et Massive Attack).

Vous appelez aussi le gouvernement à agir. Quelles sont vos propositions ?

D’un point de vue global, nous appelons les pouvoir publics à faire de l’urgence écologique et climatique une vraie priorité. Nous leur demandons notamment de prendre leur part de responsabilité en adoptant l’objectif de zéro émission de gaz à effet de serre d’ici 2030 et en s’engageant à stopper notre dépendance aux énergies fossiles.

D’un point de vue micro, nous appelons le gouvernement à faire le lien entre culture et transition écologique. La culture est en effet totalement absente des discussions autour de la loi climat et de la prochaine COP 26 en novembre 2021. De la même manière, la transition écologique ne figure pas dans les priorités du ministère de la Culture et aucune orientation stratégique du projet de loi de finances 2020 de ce ministère n’en fait mention. Nous incitons donc les pouvoirs publics à créer des outils d’évaluation efficaces et à produire des études chiffrées précises. Ces derniers sont indispensables à la mise en place de trajectoires de transformation réalistes.

Plus d'infos sur le site de Music Declares Emergency ici.

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