Plagiat, magouille de samples et flou juridique : la réalité des tubes sur TikTok

En décembre dernier, le jeune Caleb Hearn a décroché le gros lot : sa chanson "Always Be" est devenue virale sur TikTok. Mais voilà : il y a intégré un beat pré-existant qu’un producteur peu scrupuleux s’est empressé de racheter. Une mésaventure révélatrice de l’état actuel de l'industrie musicale, et du flou juridique du web.

C’est le magazine Rolling Stone qui a révélé cette histoire, dans un long article. Tout commmence fin 2020 avec Caleb Hearn, jeune musicien américain qui veut rendre hommage à son ami, tragiquement disparu trois ans plus tôt. Il se rend alors sur une plateforme de partage de beats, où des centaines de producteurs du monde entier publient leurs instrus et autorisent leur utilisation moyennant une somme raisonnable.

Hearn y trouve une partie de piano, y ajoute sa voix et son texte, et voilà Always Be publié le 4 décembre. Miracle : le titre émeut et se répand sur TikTok en quelques jours, dépassant rapidement le million de streams. Le jeune chanteur se voit déjà comme le prochain Lil Nas X, qui a créé et diffusé le titre Old Town Road exactement de la même façon, avant qu'il devienne le plus gros succès de l’histoire, avec 17 semaines consécutives en tête des ventes. En réalité, c’est le début des emmerdes.

Très vite, divers membres de l’industrie musicale contactent Hearn. Parmi eux, Justin Goldman, petit-fils d’un ancien président de la major BMG et fils d’un manager musical, qui a fondé son agence 94 Sounds. Pour forcer la main au jeune talent, Goldman décide d’acheter les droits exclusifs sur le piano utilisé dans Always Be. Voilà le naïf Hearn dépossédé de son premier succès, n’ayant plus de droits sur l’essentiel de la partie instrumentale. D’abord effondré, il ne se laisse pas abattre, refait son tube avec un autre beat, cette fois fait-maison, et le voilà cette fois parti pour faire carrière, fort de cette nouvelle visibilité. Il publie néanmoins une vidéo sur TikTok, dénonçant la pratique de Goldman, sans le nommer.

Ce dernier se défend auprès de Rolling Stone : il avoue avoir déjà eu recours à cette technique plusieurs fois, mais affirme que c’est uniquement pour pouvoir travailler avec l’artiste. Selon lui, racheter ces droits permet d’éviter tout problème juridique pour ensuite faire fructifier ce succès, et ce sans plus attendre. Dans tous les cas, la pratique est parfaitement légale, bien que moralement très douteuse. Car au fond, il s’agit bien de profiter de la naïveté de jeunes artistes, qui n’ont bien souvent pas pris en compte ces aspects juridiques avant de publier leurs titres. De jeunes artistes qui profitent aussi de ce système flou en publiant en leur nom une musique qu’ils n’ont qu’à moitié créée.

Au fond, il n’est pas question de juger les torts de chacun. On laisse les tribunaux se débrouiller (puisqu'évidemment, Goldman profite de son avantage juridique pour attaquer les artistes en justice). L’histoire est surtout un excellent révélateur de l’évolution récente de l’industrie musicale. Sur le plan créatif, d’abord, avec les plateformes de beats comme BeatStars qui rendent disponibles des millions de musiques, offrant à n’importe qui la possibilité de créer son titre avec un rendu quasi pro. De quoi mettre à mal nos conceptions de l’artiste créant tout seul dans sa demeure. Mais c’est aussi un nouveau signe du rôle d’accélérateur joué par les réseaux sociaux, court-circuitant tout le réseau traditionnel. Aujourd’hui, le succès peut se faire à partir de peu, et venir de n’importe où. Chose que l’industrie musicale a bien comprise, tant elle est prête à bondir sur le moindre titre viral.

Mais surtout, cette évolution foudroyante des pratiques dynamite les questions du droit d’auteur en ouvrant un grand flou juridique… qui profite aux plus malins. Cette affaire prend place dans un océan de discussion lié au sujet : on peut penser aux débats sur la rémunération des artistes par le streaming, ou bien le fonctionnement souvent frustrant de YouTube. Là aussi, le vol de titres peut avoir lieu, notamment pour les artistes qui désirent laisser leur musique libre d’utilisation. Des petits malins se chargent alors de s’attribuer les droits laissés vacants en récupérant au passage la monétisation de chaque vidéo avec le morceau volé. Une pratique illégale, mais dont le youtubeur Sylvqin a démontré la simplicité.

Certains, comme le révélait Vice en 2019, vont même jusqu’à inventer des fausses plaintes de droit d’auteur, amenant parfois la victime jusqu'à la suppression de sa chaîne. L’usurpateur réclame alors une rançon pour lever ses accusations. Bref, les outils juridiques actuels sont impuissants dans un contexte qui a radicalement changé en une poignée d'années. Preuve qu’on est encore loin d’avoir vu tous les effets de la révolution qu’a produit Internet.

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