Non, Greta Van Fleet ne va pas sauver le rock (et c’est tant mieux)

Ce vendredi 16 avril, le groupe américain Greta Van Fleet publie son deuxième album, « The Battle at Garden's Gate ». Le premier les a mené en troisième place du top albums US, en première partie des Guns’n’Roses, et vers quatre nominations aux Grammy, dont une victoire. Des débuts tonitruants qui font rêver les amateurs de rock old school, au point d’y voir des potentiels « sauveurs du rock ». Une expression qui pose de nombreuses questions.

Il faut sauver le soldat rock. C’est en tout cas, semble-t-il l’avis de nombreux amateurs du genre. Et ces derniers semblent avoir trouvé le groupe providentiel : Greta Van Fleet. Mené par la fratrie Kiszka, ces Américains poussent l’hommage au hard rock des 70’s à la limite du décalque. Le chanteur imite Robert Plant à s’y méprendre, tandis que ses acolytes réussissent à sonner comme un mélange de Led Zeppelin, Black Sabbath et Deep Purple. Avec leur premier album, « Anthem Of The Peaceful Army », c’est tout un imaginaire rock qui semblait reprendre vie. Et le second album, « The Battle at Garden's Gate », s’annonce totalement dans cette veine, avec une production encore plus soignée, et une écriture encore plus grandiloquente. C’est très régressif, mais après tout pourquoi pas. Mais de là à voir le groupe comme la locomotive qui ramènera le rock dans le mainstream, il y a tout de même un grand pas.

Que veut-on dire quand on parle de sauver le rock ? De toute évidence, ce n’est pas tellement sur le plan créatif : les années 2010 ont vu fleurir de nombreux groupes et artistes talentueux. Tame Impala a ouvert la voie à une scène psyché australienne, et le Royaume-Uni vit actuellement un revival post-punk aussi vivace qu’inventif, couplé à l’arrivée de jeunes talents comme Yungblud. Des auteurs-compositeurs ont émergé, comme MacDemarco, Anna Calvi ou plus récemment Phoebe Bridgers. Et la liste est encore très longue. Même la France ne se porte pas trop mal, grâce à La Femme, Feu! Chatterton ou même Last Train. En fait, on pourrait même dire que l’absence de groupe vraiment dominant permet une grande diversité créative.

Bien sûr, on se dit que c’est surtout au niveau des ventes que le rock meurt. Mais il faut tout de même nuancer. Côté britannique, le rock indé se porte bien : Idles, Fontaines D.C., Shame, ou même Mogwai, Arab Strap et Black Country New Road, tous ont placé leur dernier album dans le top 5 des ventes, souvent en tête. En France, Feu! Chatterton a récemment placé son « Palais d’Argile » en top 4. Mais la réalité, bien sûr, c’est que dès la deuxième semaine, ces disques laissent très vite leur place aux mastodontes du rap, du R’n’B et de la pop. Autrement dit : ces groupes ont un public bien présent, mais au final plutôt réduit.

La cause est évidemment simple à trouver : la jeunesse, nerf de la guerre commerciale dans la musique, ne s’intéresse que moyennement au rock. On imagine donc qu’il faudrait qu’un nouveau groupe arrive, capable de faire rêver, et d’ouvrir la voie à d’autres artistes. Et c’est sûr, Greta Van Fleet semble plus crédible dans ce rôle que toutes les icônes vieillissantes du rock. On pourrait déjà être pris d’un doute en se disant que cela fait déjà 15 ans que les australiens de Wolfmother occupent se créneau totalement rétro. Et ce sans rien empêcher au déclin du rock. Mais on sait que tout est affaire de contexte, et peut-être est-il actuellement plus favorable. Plus largement, cependant, est-ce vraiment un total retour en arrière qui va séduire la jeunesse ?

Si le problème du rock est d’être une musique de vieux, ce n’est pas en l’imitant que l’on va régler quoi que ce soit. Quelle que soit la qualité de l’imitateur en question. Pour quelle raison la jeunesse écouterait-elle d’une façon différente Led Zepplin et Greta Van Fleet ? Si l’un ne suffit pas, comment pourrait faire l’autre ? Dès lors, comment voir dans l’enthousiasme du groupe autre chose que de la nostalgie ? Ou pire encore, une vision parfaitement réactionnaire du rock ? Le problème ici n’est pas tant le manque d’originalité. Tout le monde sait que Led Zeppelin n’étaient pas les derniers pour la copie. Et que ce soit le grunge ou la britpop, les derniers coups d’éclat historiques du rock jetaient de sérieux coups d’oeil dans le rétro. Sauf que le propos était totalement réactualisé.

En d’autres termes : Greta Van Fleet ne dit rien de son époque, si ce n’est sa tendance à la nostalgie. On pourrait tout autant imaginer Idles comme « sauveurs du rock ». D’un tout autre genre, la musique du groupe de Joe Talbot est tout aussi peu originale que celle des Américains. Mais les paroles, elles, sont bien plus contemporaines. Non pas que Josh Kiszka ne chante rien de politique, mais il le fait comme le ferait Robert Plant. Le ton du groupe est à l’image de sa musique : daté. Là où Idles incarne les idéaux actuels d’une frange de la jeunesse : inclusive, cherchant à lutter contre la masculinité toxique, le conservatisme ou pour un meilleur accueil des migrants.

Après tout, le rock a-t-il vraiment besoin d’être « sauvé » ? La mort du rock est un refrain qui ne date pas d’hier. Certains la placent au départ d’Elvis Presley au service militaire. Depuis, le genre n’a pas cessé de mourir, pour toujours renaître, sous un visage différent. Si on est aujourd’hui dans une phase creuse, les choses pourront sûrement revenir. Mais cela se fera naturellement. Annoncer d’emblée un groupe encore débutant comme « sauveur du rock », c’est faire reposer une responsabilité bien trop lourde sur ses épaules. Et donc le meilleur moyen de brider leur créativité, et les empêcher de dépasser leurs influences. Plutôt que de décider pour eux ce que doit être le rock, autant les laisser suivre le chemin de leurs aînés : le chemin des découvreurs. Qui sait, c’est peut-être en ne les traitant pas comme des héros que Greta Van Fleet pourra enfin amener du renouveau.

En réalité, ce dont le rock comme le groupe ont besoin, c’est de temps. Pour mûrir une nouvelle forme, capable d’être à la hauteur des enjeux contemporains. C’est naturellement que le genre pourra retrouver une aura. Et cela passe par bien d’autres choses qu’un groupe seul. Il faut un écosystème complet d’artistes, de valeurs, d’images, de lieux, de médias, tous porteurs de sens. C’est bien ça qui est réjouissant dans la mort du rock : tout est à (re)construire.

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