Les Victoires de la musique ont-elles un vrai problème avec Aya Nakamura ?

Pour la deuxième fois, Aya Nakamura repart bredouille des Victoires de la Musique. Alors que la chanteuse franco-malienne s’exporte avec succès à l’international, le choix a de quoi interroger.

L’ambiance était morose durant ces Victoires de la Musique. Alors que le concert-test initialement prévu a été annulé, la cérémonie s’est déroulée devant un parterre de 200 intermittents invités. De quoi se poser des questions sur la tenue de spectacles à 200 places, mais le sujet n’a pas été abordé. Les remises de prix se sont enchaînées, avec des discours politiques souvent très attendus, et bien innoffensifs. Petites exceptions peut-être pour Yseult, et sa revendication politique anti-raciste et contre la grossophobie, ainsi que pour le discours féministe de Pomme, axé sur le mouvement #Musictoo. Mais cette dernière avait déjà tout dit ou presque la veille de la cérémonie, dans une lettre publiée sur Mediapart.

Au final, celle qui a le plus attiré l’attention est une nouvelle fois Aya Nakamura, qui n’a pourtant rien gagné dans sa deuxième venue à cette cérémonie. Pour sa performance, la chanteuse a choisi la provocation, en optant pour une tenue archi moulante, des poses sensuelles, et surtout avec le choix du titre, Préféré, aux paroles explicites : « Tu connais toutes mes positions préférées », « T’aimes mon corps, t’aimes quand on fait du sexe ». De quoi s’attirer une nouvelle fois les critiques, toujours nombreuses quand on aborde son sujet.

Cette haine n’est plus une surprise. Comme l’expliquaient nos confrères de Tsugi en décembre dernier, la chanteuse franco-malienne est soumise à des tonnes d’injonctions contradictoires, qui cachent mal un mélange de mépris de classe (notamment à l’encontre du R&B), de misogynie et de racisme, le tout s’ajoutant au traditionnel dédain pour tout artiste populaire. Cette nouvelle polémique autour de Préféré rend toujours plus criant le double standard auquel Aya Nakamura est soumise. Car si le titre est provocant, il arrive pourtant près de 35 ans après le Libertine de Mylène Farmer, sans même parler de certains grands succès de Serge Gainsbourg. Parler sexe dans une chanson n’a aujourd’hui plus rien de choquant. Sauf quand on est Aya Nakamura.

Pas besoin d’être fan de l’artiste pour en être agacé. On pourrait pourtant lui reprocher beaucoup de choses. Ses paroles au final plutôt creuses, et misant plutôt sur l’efficacité musicale, ses titres parfois surproduits, ou encore son refus de politiser sa posture féministe, qui n’en reste pour le moment qu’à une affirmation de soi très individualiste. Mais qu’on le veuille ou non, son succès est immense. En France, « Nakamura », son second album, est disque de diamant, et le suivant, « Aya », sorti en novembre dernier, est déjà disque d’or. Mais surtout, l’artiste cartonne à l’international, en juillet 2020 elle est propulsée artiste francophone la plus écoutée au monde sur Spotify, puis TikTok. De quoi lui ouvrir des collaborations avec le boss du grime Stormzy, ou bien Maluma, star du reggaeton, genre largement sous-estimé en France.

Et c’est ce décalage qui est frappant durant cette cérémonie des Victoires. Alors qu’elle devient une artiste de premier plan dans le monde, l’industrie musicale en France la boude encore. On serait tenté de la comparer avec Yseult, célébrée révélation féminine de l’année. Dans les deux cas, on parle de femmes noires, dans un style mêlant rap et pop, revendiquant une volonté de briser certains codes de la féminité, et de s’affirmer dans son identité. Célébrer l’une semble très juste, mais pourquoi rechigner pour l’autre ? Le fait qu’Yseult n’aie pas grandi en banlieue doit déjà y jouer : ses codes sont bien plus traditionnels et acceptables pour les membres de l'industrie.

Nakamura parle avec d’autres mots, d’autres musiques, que ceux qu’on a l’habitude d’entendre en France. Mais peut-être que ce qui dérange le plus, c’est cette façon irrévérencieuse, presque arrogante, de s’en moquer. Elle ne cherche aucune forme de légitimation de la part de l’industrie, et ne cherche à aucun moment à se plier à ses codes. Au contraire, à l’image de sa performance aux Victoires, elle les provoque volontairement. Que la démarche soit pertinente ou pas, mature ou pas, cela ne sera pas un frein à sa progression à l’international, sans doute son véritable objectif. Et pour le reste du monde, elle représente la France, sans qu’on puisse y faire quoi que ce soit. Il va bien falloir vivre avec.

Peut-être que le problème, et notre rédaction s’inscrit totalement là-dedans, c’est qu’il y a peu de gens qui ressemblent à Aya Nakamura dans l’industrie musicale, alors que beaucoup de gens se reconnaissent en sa musique dans la société française. Et il va bien falloir s’interroger sur cette déconnexion, qui va bien au-delà d’une simple artiste plus ou moins provocante.

Crédit photo : © AFP

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