Musicien, est-ce encore un métier ?

Qui vit de la musique ? Alors que la situation des musiciens professionnels semble plus compliquée que jamais, leur situation n’était déjà pas forcément brillante. Alors que leur nombre ne cesse d’augmenter, les revenus ne suivent pas forcément la même tendance, malgré de grande inégalités.

« Artiste, c’est un métier ? » Les habitants de Bordeaux ont pu voir cette phrase affichée dans leur ville le 9 avril dernier. Une phrase pour le moins maladroite, qui part pourtant d’une bonne intention. La mairie de la ville lance un Forum de la Culture, cherchant à créer des échanges autour des politiques culturelles à venir. Comme l’explique le journal local Sud Ouest, la campagne souhaitait « reprendre des formules clichés, issues des débats menés en ville sur la culture afin de les contrer et d’engager la discussion ».

Le résultat tombe totalement à côté de la plaque, tant sur la formulation que le timing, suscitant l’indignation de nombreux artistes et acteurs culturels. La CGT Spectacles, notamment, publie un communiqué dans la foulée : « Dans le contexte actuel, […] demander de soumettre les artistes, celles et ceux en formation, au jugement de la population n’est-il pas un acte déplacé, voire inacceptable ? » Tout ceci prend place dans un contexte tendu, notamment marqué par l’occupation de nombreux théâtres partout en France, qui se poursuit depuis plus d’un mois, et semble même s’amplifier. Côté musique, les concerts-tests se font encore attendre, et le secteur attend encore des perspectives concrètes.

En conséquence, si artiste est bel et bien un métier, il est aujourd’hui difficile à exercer. Notamment dans la musique. En 2018, la France comptait environ 30 000 musiciens relevant du régime de l’intermittence. Cela représente environ un quart de l’ensemble des intermittents du spectacle. Pour autant, de très nombreux musiciens professionnels se passent de ce régime, par choix, ou parce que leurs revenus sont suffisants. Dans la musique classique, par exemple, ceux qui réussissent à décrocher une place parmi la trentaine d’orchestres symphoniques du territoire peuvent espérer un salaire très honnête d’environ 3000 euros par mois. Sans même parler des solistes, qui peuvent exiger de grands cachets. Mais on parle bien là d’environ 2500 personnes, alors même que les conservatoires comptaient, en 2015, plus de 8000 élèves. D’une manière générale, le nombre de musiciens est en hausse, puisqu’au début des années 2000, où on en dénombrait 25 000.

Du côté des musiques actuelles, les places semblent également assez chères. Selon le baromètre 2019 de l’IRMA (centre d’information et de ressources pour les musiques actuelles, aujourd’hui rattaché au Centre National de la Musique), on y retrouve 6130 musiciens ou groupes professionnels. Plus largement, le secteur, à travers les salles de concerts, labels, techniciens, festivals, médias ou autres, regroupe 27 000 acteurs, dont certains font vivre plusieurs personnes. Plus de 6000 d’entre eux se consacrent, au moins partiellement, au rock. Au-delà de ces nombres, on constate également que le milieu reste encore largement masculin. Selon les secteurs (édition, communication, labels ou production de spectacles), elles occupent entre 23 % et 38 % des postes permanents, et entre 14 % et 26 % des postes de direction.

La question des revenus, en revanche, est complexe. Ce qui est évident, c’est qu’il y a de très grandes inégalités. Si l’on se fie à une étude du Ministère de la Culture de 2015, le niveau de vie des artistes musicaux en France se situe autour de 29 000 euros par an. Soit un peu plus que le niveau de vie médian, autour des 21 000 euros. Mais l'on comprend bien que ce chiffre ne reflète pas grand-chose, au vu des grandes inégalités entre les différents acteurs du secteur. De plus, évaluer les revenus d’un musicien semble encore plus compliqué pour les musiques actuelles, du fait de la disparité des revenus. Concerts, ventes de disques, droits d’auteur et droits voisins, synchronisation, ou éventuellement merchandising et subventions… Autant de sources fluctuantes et parfois complexes. Mais qui, mises bout à bout, permettent de faire tenir un écosystème musical diversifié.

On peut constater ces disparités dans une enquête de 2016, réalisée par le Pôle et la Fraca-Ma, pôles de musiques actuelles basés respectivement en Pays de la Loire et en Centre-Val-de-Loire. Logiquement, la majorités des participants viennent de ces deux régions, mais l’enquête peut néanmoins dessiner une tendance globale. Ainsi, 72 % des interrogés sont des musiciens amateurs, preuve de l’énorme importance de cette pratique. Parmi les autres, on observe de grosses disparités selon le genre musical. Les musiciens de jazz, notamment, sont bien plus nombreux à exercer professionnellement, soit 65 % contre seulement 18 % côté rock et punk.

Mais surtout, cette enquête met en avant un chiffre fort : 70 % des musiciens professionnels possèdent un salaire en dessous de la médiane nationale. Soit moins de 1789 euros par mois, pour un métier nécessitant pourtant de nombreuses années de formation. En 2019, le collectif Cura, qui s’intéresse à la santé mentale des musiciens, arrivait à un constat similaire. Parmi les participants de leur enquête, 55 % déclaraient avoir des difficultés financières. Et la hausse du nombre du musiciens ne s’accompagne pas d’une hausse des revenus. Un même gateau, mais divisé en portions toujours plus petites.

Et comme si cela n’était pas suffisant, nous ne parlons jusque là que de la situation avant la crise sanitaire. S’il est encore trop tôt pour réellement évaluer son impact, on peut déjà savoir que celui-ci sera énorme. Les droits d’auteurs, notamment, en raison de la fermeture des bars et magasins, ont subi une baisse de 25 à 30 %. Si l’industrie du disque a globalement tenu le coup jusqu’ici, le secteur du live aura plus de mal à s’en relever. En juin 2020, le Prodiss, principal syndicat des spectacles privés, estimait la perte à environ 4,5 milliards d’euros, rien qu’en France. Sauf que cette estimation, prévoyant des milliers de suppressions d’emplois, se basait sur une reprise des concerts à partir de janvier 2021. De telles pertes auront des conséquences dans la totalité du secteur musical, tant les concerts sont vitaux pour les artistes, leurs labels, les intermittents, et par effet domino tout l’écosystème qui les entoure, incluant centres de formation et médias.

Pour les intermittents, ce n’est pas le seul problème. La question du renouvellement d’une année blanche (c’est à dire d’un prolongement des droits, malgré l’absence de contrats) est centrale. Cela fait partie des principales revendications de l’occupation des théâtres, mais le gouvernement ne semble pas vouloir y céder. Cela pourrait mener à une énorme baisse du nombre d’intermittents, et une nouvelle hausse de la précarité. Si nous n’abordons ici que le cas des musiciens professionnels, c’est bien l’ensemble de l’écosystème musical qui est aujourd’hui ébranlé. Ajoutant ainsi une nouvelle couche de précarité.

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