Et si les groupes de rock étaient une espèce en voie d'extinction ?

C’est dur à croire, mais la réalité est là : il devient de plus en plus difficile de trouver des groupes plutôt que des artistes solo dans les têtes des ventes. Un constat qui s’explique par plusieurs facteurs.

Monter un groupe, c’est l’aventure rock ultime, du moins dans l’imaginaire collectif. Pourtant, il semble que cela ne fasse plus autant rêver. C’est Adam Levine, chanteur des Maroon 5, qui avait lancé un pavé dans la mare début mars. Au micro de Zane Lowe, animateur d’un podcast pour Apple Music, il s’interrogeait ainsi : « C’est drôle, quand le premier album de Maroon 5 est sorti [en 2002], il y avait encore d’autres groupes. […] J’ai l’impression qu’il n’y a plus de groupes, maintenant… Que c’est une espèce en voie de disparition ». Plus loin, il précise qu’il parle bien de la pop, et de la musique mainstream en général, celle qui occupe la tête des ventes.

Bien évidemment, les réactions ne se sont pas faites attendre, notamment via le groupe Garbage. Beaucoup font remarquer que de jeunes groupes continuent d’émerger, particulièrement en Angleterre. Shame, Fontaines D.C., Black Midi ou plus récemment Black Country New Road ou Squid, ils sont encore nombreux à porter le flambeau de l’aventure collective. Même en France, on voit encore émerger tantôt Feu! Chatterton, La Femme ou Last Train.

Mais quand on y regarde de plus près, les propos de Levine sont loin d’être absurdes. Dans une enquête publiée le 18 mars dans le Guardian, le journaliste Dorian Lynskey observe que « Au moment où j’écris, il y a seulement neuf groupes dans le top 100 des singles, et un seul dans le top 40 ». Sachant qu’on trouve dans le lot un morceau de Fleetwood Mac sorti il y a plus de quarante ans. Pour le classement des albums, des groupes indé comme Mogwai ou Architects arrivent parfois à se placer en tête, et même les jeunes Black Country New Road se sont placés quatrième.

Mais la dure réalité, c’est que depuis 2016, aucun groupe du genre n’a réussi à tenir plus d’une semaine dans ce classement. Même chose du côté des festivals : « Parmi les groupes apparus dans les années 2010, seuls six ont été en tête d’affiche de Coachella, Reading, Lattitude, Download, Wireless ou une des deux main stages de Glastonbury. À savoir The 1975, Haim, alt-J, Rudimental, Bastille et Tame Impala » (ce dernier relevant d’ailleurs plutôt du projet solo déguisé).

On est bien loin du début des années 2000, où les Strokes avaient inauguré un nouvel âge d'or du groupe, et où même la télé mettait en avant des groupes via les boys bands. Pour trouver des groupes qui marchent vraiment, dans la sphère mainstream, il faut se tourner vers la k-pop coréenne, où la stratégie est très différente.

Comment expliquer cette baisse de vitesse ? Interrogés, des cadres des labels Dirty Hit et Polydor affirment que le problème se situe à la source. Ce n’est pas qu’ils veuillent signer moins de groupes, mais plutôt qu’il y a aujourd’hui bien plus d’artistes solos. Les causes sont bien sûr multiples, mais la première avancée est matérielle. Monter un groupe demande d’acheter du matériel, trouver un lieu où répéter, mais aussi du temps de discussion, de compromis. La technologie actuelle permet à tout un chacun de composer directement dans sa chambre. Pourquoi, alors, se priver d’aller au plus simple ?

Plus largement, c’est un signe de l’affaiblissement du rock dans les têtes de ventes. Les jeunes groupes ne manquent pas, on l’a vu, et le modèle du rock semble encore être collectif plus que solo. Mais la jeunesse semble moins s’y intéresser. Le groupe ne fait plus rêver. Une des raisons à cela tient peut-être à l’évolution des moyens de promotion. Il y a vingt ans, cela passait beaucoup par la presse et la télévision. Aujourd’hui, les réseaux sociaux sont essentiels. Or, ces plateformes favorisent la promotion individuelle, et le sentiment d’authenticité qu’on vient y chercher fonctionne bien mieux avec une personne seule qu’avec un collectif. C'est, selon Lynskey, la stratégie notamment adoptée par Phoebe Bridgers. Il faut réussir à créer une identification. Et bien sûr, cela finit par créer un cercle : les jeunes musiciens ayant pour modèles avant tout des artistes solo, ils seront plus enclins à suivre cette voie. C’est notamment très visible dans le rap, où les collectifs ont plus de mal à durer.

Il reste pourtant difficile de dire si cette disparition des groupes de la tête des ventes est un mouvement profond de la musique, ou juste une phase temporaire. Les réseaux sociaux sont encore une chose récente, et leur utilisation évolue encore très vite. Qui sait comment se vendront les groupes dans quinze ou vingt ans ? Plus largement, le goût du collectif n’a pas disparu pour autant dans les jeunes générations. C’est notamment ce que souligne Joff Oddie, du groupe Wolf Alice, dans l’article du Guardian : « Un bon groupe crée une communauté. Il a un écosystème qui donne envie au fan d’en faire partie. Malgré tout ce qui a été dit à propos de l’individualisme, il y a toujours une soif pour ce sentiment collectif ». Rien n’est perdu, donc, pour ceux qui ont choisi de remplir une cave avec beaucoup de bruit.

Quant à Adam Levine, il avait déjà agacé les rockers en 2019, en affirmant que « le rock est nulle part, vraiment. […] Toute l’innovation et les choses incroyables qui se passent en musique sont dans le hip-hop ». Est-ce qu’on a également affaire à une vérité difficile à avaler ?

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