Les femmes du rock #5 : Joanna Stingray, celle qui a fait sortir le punk de Russie

Dernier épisode de notre série consacrée aux femmes qui, à l’abri des regards, ont contribué à faire vivre le rock ces soixante dernières années. Avec Joanna Stringray, c’est de l’autre côté du Rideau de Fer, dans les années 1980, que tout se joue.

Cela se passe bien avant qu’un festival comme les Transmusicales, où des centaines de journalistes parisiens viennent traditionnellement s’émerveiller le nez rempli de poudre blanche devant le « renouveau du rock » issu de contrées non-occidentales, ne mette en avant la scène rock russe (Shortparis, Motorama, etc.). On est alors dans les années 1980 et, pour comprendre l’énergie qui anime les punk-rockeurs en URSS, on aurait pu simplement vous conseiller de vous plonger dans « The Red Wave : : 4 Underground Bands from the Soviet Union ».

Mais la compilation, aussi sauvage et importante soit-elle dans l’histoire du punk soviétique, notamment parce qu’elle réunit quatre figures essentielles de la scène locale (Aquarium, Alisa, Strannye Igry et Kino), ne dit pas tout. Pour la saisir à juste valeur, il faut d’abord s’intéresser au parcours de son instigatrice, Joanna Stingray, née en 1960 à Beverly Hills.

Petite, l’Américaine rêve d’être chanteuse. Elle fait même partie d’un groupe, tendance rock FM, au début des années 1980, avec lequel elle performe au Studio 54 et publie un single, plus ou moins remarqué, car plus ou moins remarquable (Beverly Hills Brat).

Il faut pourtant attendre la deuxième moitié de cette même décennie pour que Joanna Stingray, en conflit ouvert avec son père, fervent soutien de Ronald Reagan, décide d’affirmer son goût pour le communisme en s'exilant en URSS. Plutôt que de troquer ses Doc Martens contre des chapeaux gris et des chaussures à fermeture éclaire, elle préfère alors s’immerger dans les clubs alternatifs de Leningrad. Notamment le Leningrad Rock Club, où les cassettes des groupes se refilent de main en main, et où la police multiplie les descentes.

C’est là, dans ce lieu protégé par le KGB, car fréquenté par des groupes jugés illégaux, que Joanna Stringray passe ses soirées, et fait la rencontre de Boris Grebenshchikov. Dans la foulée, le leader d'Aquarium la présente aux différents activistes de la scène locale. Ceux qu’elle parvient à exfiltrer d’URSS et que l’on finit par retrouver sur « The Red Wave », une compilation publiée sur un petit label indépendant de Los Angeles : Big Time Records. Sans le savoir, Joanna Stringray devient ainsi la témoin privilégiée d’une scène florescente, profondément punk, mais en qui personne ne croit :

« À chaque fois que je revenais aux États-Unis, je me rendais compte que j’étais devenue une sorte de missionnaire sans même m'en rendre compte, raconte-t-elle dans une interview accordée à L.A. Review Of Books. Dès que je parlais à quelqu’un, je mentionnais l’existence de ces rockeurs, et tout le monde riait en disant : “Il n'y a pas de rock en Russie !” Exactement la même pensée que j'avais avant de partir… »

Au sein d‘un pays où le rock est vu comme une déviance occidentale, voire un mouvement révolutionnaire venu de l’Ouest, la découverte de cette compilation fait grand bruit. D’un côté, le FBI suspecte Joanna Springray d’être une traite à la nation. De l’autre côté du Rideau de Fer, c’est le KGB qui craint avoir affaire ici à une espionne envoyée par les Américains. Sauf que derrière ces bisbilles inhérents aux services secrets, c'est bien le punk soviétique qui en sort gagnant. À tel point que David Bowie finit par offrir une guitare Fender Stratocaster à Boris Grebenshchikov, surnommé le « Bob Dylan soviétique », en guise de gratitude.

Le geste est classe, et finalement révélateur du changement qui s’opère à la fin des années 1980 pour la scène rock en URSS. Dès 1987, un film à succès (Assa) s'appuie sur de nombreux morceaux composés au cœur de l'underground (notamment ceux de Grebenchtchikov), tandis que les concerts prolifèrent à la télévision et que l'homme d'État Mikhail S. Gorbachev, énervé de savoir que de la musique russe soit diffusée aux États-Unis et non dans son pays, finit par lever la censure.

Cela n'a pas empêché un député proche de Poutine, en 2014, d'accuser Joanna Stingray de faire partie d'un complot mené par la CIA et visant à favoriser la colère de la jeunesse soviétique en diffusant la musique de Kino. Mais l'intéressée préfère visiblement en rire : « Les agents de la CIA n'auraient jamais été assez talentueux pour écrire des chansons comme celles-ci », lâche-t-elle au Guardian. Peut-être dans l'idée de dédramatiser la situation. Peut-être aussi dans le but de rappeler que cette effervescence rock à bel et bien exister en Europe de l'Est, et que cette dernière doit probablement sa postérité à une américaine rêvant de liberté, fantasmant la contre-culture et aujourd’hui reconvertie en agent immobilier à Los Angeles.

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