Les femmes du rock #1 : Sister Rosetta Tharpe

Comment se faire une place dans un milieu de mecs qui sirotent des bières ? C'est toute la question posée par la série "Les femmes du rock", où l'on vous propose de revenir dans les grandes largeurs sur ces grandes gueules qui ont su imposer une vision du monde à la fois électrique, mais aussi plus féminine. Pour débuter, celle à qui Chuck Berry, Little Richard et Keith Richards doivent une partie de leur carrière : Sister Rosetta Tharpe, dite "la marraine du rock'n'roll".

Peu à peu, on a fini par oublier son nom : mais il faut dire que Rosetta Tharpe, du nom de son mari pasteur qu'elle finira par quitter, n'est pas de la toute première jeunesse. Née voilà plus d'un siècle (en 1915) dans un champ de coton américain, elle avait tout contre elle : sa couleur, son sexe. Son seul avantage : le talent. Dès l'âge de quatre ans, "Little Rosetta" sait chanter et jouer de la guitare, deux qualités pas très en vogue pendant la Première Guerre mondiale. À six ans, la voilà embarquée sur les routes avec une autre rebelle, sa mère, qui chante dans une troupe évangélique et parcourt le sud des USA pour répandre la bonne parole. La chanson de "Sister Rosetta" débute comme ça, et c'est loin d'être fini. 

Du gospel au rock, le parcours de cette chanteuse et guitariste noire aurait mérité un biopic ; il n'est cela dit pas trop tard. À une époque où le rock n'existe pas encore, et alors que les nazis font tomber les bombes sur l'Europe, Rosetta, désormais dans sa vingtaine, signe chez Decca Records - le même label où les Stones éliront plus tard domicile. Quatre titres sont enregistrés, dont un certain Rock me qui préfigure le succès dans les années 1950 d'un certain Elvis et de Ike Turner, dit l'inventeur du rock'n'roll. Le seul tort de Sister Rosetta Tharpe ? Avoir été en avance sur tout le monde, et surtout sur les mecs.

Contrairement à ses sœurs, Rosetta décide de sortir du sentier et travestit son gospel pour l'exporter dans les clubs de jazz enfumés de l'après-guere. Un choix qui lui vaudra une bonne chaise bancale : les puristes dénoncent ce virage, et les mâles blancs ne sont pas prêts à écouter une femme noire guitariste. Coincée entre deux communautés, dans une société encore foncièrement machiste et raciste, Rosetta ronge son frein et enregistre That's All, son premier titre avec une six-cordes en main. Une rapide écoute permet de comprendre l'influence qu'aura l'Américaine sur Chuck Berry ou Eric Clapton. 

Puis viennent les années 1950 et la tentation pour Tharpe de prendre encore une nouvelle direction, cette fois vers le blues. La boucle se boucle : en inventant un genre mélangeant tous les genres musicaux hérités de la culture afro-américaine, Sister Rosetta invente sans le savoir le rock'n'roll.

Alors âgée de 45 ans, la musicienne punk avant l'heure connaitra avec les années 1960 une médiatisation inédite. Invitée à jouer en Europe, elle conquit un nouveau public et gagne ses galons de "godmother du rock'n'roll", sans pour autant qu'aucun de ses albums ne parvienne à toucher la culture populaire (contrairement à Miles Davis à la fin des années 1960, dans un autre genre). 

Au bout d'une vie rondement menée, Sister Rosetta Tharpe ne connaitra jamais le succès qu'elle aurait dû obtenir en tant que pionnière : elle est morte trop tôt, à 58 ans seulement, des suites d'un AVC, la veille d'une nouvelle session d'enregistrement. Le comble de l'histoire, c'est qu'en dépit de son parcours atypique, il faudra attendre 2018 pour que la guitariste soit introduite au Rock And Roll Hall Of Fame, preuve que longtemps, le monde n'a pas été prêt à accepter qu'une seule femme noire soit à l'origine d'un mouvement massivement écouté par des blancs. À propos d'elle, le directeur général du Rock And Roll Hall Of Fame déclarera : "Quand les gens ont dit que les Beatles étaient influencés par les Everly Brothers et Chuck Berry et d’autres, Chuck Berry était influencé par Sister Rosetta Tharpe."

Une manière élégante, quoiqu'un peu tardive, de rendre hommage à celle qui allait ouvrir la voie à des femmes comme Nina Simone ou Aretha Franklin. Respect.

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