Il y a 50 ans, le "Bitches brew" de Miles Davis cassait le jazz en deux

Publié le 30 mars 1970, le 35ème album de Miles est une telle rupture stylistique que, pile un demi-siècle plus tard, on n’en a pas encore percé tous les mystères. On connait néanmoins son histoire, illustrant à quel point elle a influencé de nombreux musiciens contemporains, de Kendrick Lamar à Kamasi Washington en passant par Chassol.

Ce n’est pas un son de trompette, c’est un coup de canon. Quand sort le double album du roi du jazz le 30 mars 1970, Miles est déjà à son sommet depuis plusieurs années. Perché sur son trône depuis le succès mondial de “Kind of Blue” (l’album jazz le plus vendu de tous les temps), l’Américain sent que l’époque est en train de changer : les années 1960 sont terminées, le flower power est fané, Mohammed Ali proteste contre la guerre au Vietnam et Woodstock, premier rassemblement hippie pour blancs pacifistes, est déjà loin. C’est cet instant que le jazzman va saisir pour bouleverser l’époque et, avec elle, tous les codes du jazz à la papa.

Maqué depuis peu avec l’indomptable Betty Davis (dont il divorcera finalement en avançant qu’elle est trop sauvage pour lui, ce qui en dit beaucoup sur elle), Miles s’ouvre à de nouveaux horizons. C’est notamment grâce à elle que le trompettiste va découvrir, fasciné, la force du jeu de Jimi Hendrix. À partir de là, plus rien ne sera pareil.

Vient d’abord l’autre chef-d’œuvre que reste “In a Silent Way” (1969), premier album officiellement électrique de Davis. Puis finalement, ce “chaudron des salopes” (le nom de l’album est un jeu de mots entre witches et bitches) bouillonnant à cheval entre deux décennies, et qui l’est tout autant pour les styles : funk, jazz psychédélique, rock, grande messe multicolore designée par Mati Klarwein, un peintre new-yorkais qui va à lui seul (et alors qu’il est blanc) aider à façonner une partie de l’esthétique noire des seventies – on lui doit notamment les covers de disques de Santana, des Last Poets ou Earth, Wind and Fire). "Bitches brew", tout au long des presques deux heures qu’il dure, embrasse toutes les cultures avec, en objectif final, la réconciliation de tous les peuples. C’est notamment visible sur la pochette : la ségrégation est encore dans tous les esprits, le racisme est encore là. La pochette répond à ces tensions par un grand mariage sauvage entre l’Afrique, le berceau, et le reste du monde.

« "J'ai commencé à réaliser que la plupart des musiciens de rock ne connaissaient rien à la musique. Je me suis dit que s'ils pouvaient vendre tous ces disques sans savoir ce qu'ils faisaient vraiment, je le pourrais aussi – mais en mieux.” »

J’ai changé plusieurs fois l’histoire de la musique”, aurait dit un jour Miles Davis, lors d’un dinêr à la Maison blanche. C’est non seulement très prétentieux, mais aussi très vrai. Aucun autre album n’a autant passé le jazz au karcher que “Bitches Brew”, un disque influence par la culture blanche et le rock. Bien avant son enregistrement, Miles, ce sociologue des clubs enfumés, l’a déjà noté : le jazz que Miles a hissé très haut semble paradoxalement rincé jusqu’à l’os, fatigué, à bout de souffle. C’est à ce moment que le trompettiste comprend qu’il doit s’intéresser à d’autres musiques dites mineures. Dans sa biographie officielle, il expliquera : “ [En 69] nous avons joué dans beaucoup de clubs à moitié vides. Cela m'a dit quelque chose sur l’époque. J'ai commencé à réaliser que la plupart des musiciens de rock ne connaissaient rien à la musique. Je me suis dit que s'ils pouvaient vendre tous ces disques sans savoir ce qu'ils faisaient vraiment, je le pourrais aussi  mais en mieux.”

C’est un pari réussi. Non seulement ce disque de rupture permet à Columbia – le label de Davis – de le placer sur des festivals de blancs, comme au Filmore East où il joue aux côtés de Neil Young en 1970, mais il se vend également comme des petits pains. Pourquoi ? Parce qu’outre la musique, instrumentale et fascinante, c’est également un disque de “all stars” où l’on retrouve le producteur fou Teo Macero qui multipliera les collages, mais aussi Wayne Shorter, Chick Corea ou encore le jeune guitariste John McLaughlin qui confiera, avec le recul, que "Bitches Brew" est "un Picasso sonore, avec Miles peignant de la musique avec des musiciens transformés en pinceaux". Un bon résumé du délire sonique, à écouter comme une introduction aux 70’s sous drogues d’un Davis possédé qui, en 75, jettera l’éponge pour plusieurs années, trop marqué par les excès.

Cinquante ans après, on relit cette histoire avec la même emotion qu’au premier jour ; le disque n’a pas pris une ride et reste un pilier pour celles et ceux qui souhaiteraient passer de l’autre côté du miroir. Pour les y aider, il y a justement un documentaire sur Miles nommé Birth of the Cool qui arrive prochainement en salles. Réalisé par Stanley Nelson Jr., il aidera à comprendre comment cet homme incroyable qu’était Miles a fait pour devenir à ce point immortel.

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