Bienvenue au club : The Tunnel, l'antre du hip-hop new-yorkais

À défaut de pouvoir aller s'oublier chaque week-end dans des lieux obscurs transformés en lieux de fête à grands coups de BPM élevés, Jack consacre une série d'articles à l'histoire cachée de clubs mythiques. Quatrième et dernier arrêt à New York, où le Tunnel a constitué pendant une dizaine d’années une terre d’accueil pour les rappeurs.

Un cadrage resserré, des lumières clinquantes, des rayons ultra-violets, des mecs qui avancent au ralenti, en gang et semblent uniquement interrompus par la vue de strip-teaseuses sur le podium. Cette scène est celle qui ouvre Belly, le premier film de Hype Williams, avec Nas, Method Man et DMX au casting. En plus d'avoir été extrêmement coûteuse, cette séquence a été tournée au Tunnel, l'un des clubs hip-hop les plus fascinants de New York.

On tient pour preuve la place qu'il occupe au sein de la pop culture : le club est mentionné dans un certain nombre de films (Ghostbusters II, Straight Outta Compton, Kids), Carrie Bradshaw dit y avoir connu une « nuit d'ivresse » dans un épisode de Sex and the City, Patrick Bateman, le personnage principal d'American Psycho, y organise ses magouilles, tandis que les rappeurs (Mobb Deep, Onyx, etc.) s’y réfèrent volontiers ou y tournent leurs clips (Get At Me Dog de DMX, Doing It de LL Cool J, etc.)

The Tunnel, dont l’existence s’étale de 1986 à 2001, a longtemps appartenu au « roi des clubs de New York », Peter Gatien (également à la tête du Palladium et du Limelight). Il était situé dans un ancien entrepôt dans le quartier de Chelsea et s'est rapidement imposé comme l'équivalent hip-hop du Studio 54 : un lieu de prestige (« Je connaissais des gens qui venaient chaque dimanche et n'entraient jamais », racontait un jour Javone), où, chaque dimanche, les plus grands rappeurs de New York et d'ailleurs venaient s’ambiancer, où les célébrités et les anonymes se croisaient sur la piste de danse, où les femmes avaient leur place (ce qui était rarement le cas dans les années 1980, finalement), où rentrer chez soi avant l’aube était synonyme de défaite.

Le fait que The Tunnel était également un club où les plus grands gangsters se faisaient eux aussi voler, tant le lieu servait de repère au trafic de drogues et à la violence en tout genre, ne doit pas faire oublier l’essentiel : la façon dont il a contribué à lancer des carrières.

« Je me souviens des nombreuses fois où j’enregistrais des morceaux et les apportais dans un premier temps à Big Kap, Flex et Cipha [certains DJ du club, ndlr], détaillait N.O.R.E pour HipHopDX. Si ça marchait au Tunnel, alors on savait qu'on pouvait passer à la radio. » Plus loin dans l’interview, N.O.R.E. prétend que The Tunnel était le plus grand club hip-hop du monde, pas seulement de New York, et tient pour preuve les shows de Cash Money, de Snoop Dogg, de Dr. Dre, de Jay-Z ou d’Aaliyah, qui attiraient parfois plus de 2000 spectateurs.

La force du Tunnel est également de compter un sacré nombre d’anecdotes capables d’alimenter sa légende : on sait qu’il a été le dernier club fréquenté par Eazy-E, peu avant sa mort, que 2Pac a été prié d’aller reposer son arme dans sa voiture s’il souhaitait entrer dans les lieux, que les collectifs rivaux s’étaient lancés dans une battle pour savoir qui aurait la plus grosse (bouteille de Cristal, on s’entend !), que les barmans finissaient parfois leur service avec 500 dollars de pourboire, que des singles étaient joués en continu pendant une heure (It's All About The Benjamins de Puff Daddy), tant ils excitaient la foule, et que les artistes n’étaient pas rémunérés pour venir y jouer, parfaitement conscients que c’était là l’occasion pour eux de se faire entendre au-delà de leur cercle d’initiés.

À titre d’exemples, Ain’t No Nigga de Jay-Z, Hate Me Now de Nas, My Mind Right de Memphis Bleek, Give Up The Goods de Mobb Deep ou Get At Me Dog de DMX sont devenus des tubes après avoir été diffusés dans le club. Ce qui en dit long sur la faculté du Tunnel à promouvoir un rap dur, profondément connecté à la rue et longtemps cantonné à ces mixtapes que les New-yorkais se refourguaient, persuadés de tenir là le Graal du hip-hop local.

Malheureusement, The Tunnel, comme n’importe quel temple de la fête, n’échappe pas à la gueule de bois. En 1996, déjà, le club ferme provisoirement lorsque Peter Gatien est inculpé pour trafic de drogue. Trois ans plus tard, dans l’idée de lutter contre la violence constante, les autorités le ferment à nouveau, tandis que Peter Gatien et sa femme plaident coupable à des accusations de fraude fiscale.

Pendant deux ans, The Tunnel continue malgré tout à annoncer (voire à devancer) les évolutions stylistiques du hip-hop, mais finit par tomber définitivement le rideau en 2001. « Les gens en ont eu assez de la violence. Si vous devez vous battre, battez-vous, mais respectez ce lieu comme notre sanctuaire. C’était tout ce que nous avions, expliquait Havoc, toujours à HipHopDX. Alors, quand le Tunnel a fermé, ça affecté l’inspiration. On savait qu’il n’y avait plus de débouché pour tous ces disques. » Et la promoteuse Jessica Rosenblum de conclure, lors d’une interview accordée à Complex : « The Tunnel a prouvé que le hip-hop en boîte de nuit était une force financière avec laquelle il fallait compter. »

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