Au fait, c'était quoi le "mur du son" de Phil Spector ?

Il s'est finalement éteint comme une guirlande de Noël, ce 17 janvier 2021 : à 81 ans, Phil Spector a passé l'arme à gauche après l'avoir tiré à bout portant sur Lana Clarkson en 2003. Que retenir du nabab, au-delà de ses crises de paranoïa aigües, de ses coups de folie au-delà du raisonnable et de la maltraitance infligée à des centaines de musiciens ? Le célèbre "wall of sound" qui a fait sa réputation, et dont on n'a pas fini de percer la profondeur.

Bien avant Dr. Dre, Rick Rubin ou George Martin, il fut le premier, dans tous les sens du terme : Phil Spector. C'est l'histoire du "premier adolescent millionnaire" (dixit Tom Wolfe), fils d'un père russe suicidé pour ses 10 ans et qui va rapidement lui-même émigrer du Bronx de New York vers les étoiles californiennes. 

Cette réussite, comme seule l'Amérique a su en bâtir, le jeune Spector ne la doit pourtant pas à ses talents de composition, ni de chanteur, ni à son jeu de guitare (même si l'histoire dit qu'il n'était pas un manche sur une six-cordes). Cette réussite, il la doit avant tout à son flair. Ce même flair qui va faire de lui l'homme des années 1960, avant d'être momentanément éclipsé par la "British invasion" et ces Anglais qu'on nomme les Beatles. Qu'à cela ne tienne, il les produira, plus tard. 

Pour l'instant, nous sommes en 1958 et le jeune Phil a réussi à réunir 40 maigres dollars pour une session au studio Gold Star, à Los Angeles, où il va enregistrer un titre avec son groupe d'alors, les Teddy Bears (en référence à Elvis). Pour le titre, le gamin s'est souvenu de l'épitaphe sur la tombe de son père : “To Know Him Is to Love Him” (Le connaitre, c'était l'aimer, en VF). Premier coup de flair, premier jackpot : le titre se vend à 1,4 million de copies et fait de Spector un jeune millionnaire. Le voilà prêt pour batir un empire fait de barouf et batteries doublées, voire triplées. 

Le deuxième flair de Spector, c'est de rapidement comprendre qu'il est meilleur derrière une console que derrière un micro. À seulement 25 ans, le frêle producteur peut déjà s'asseoir sur assez de tubes pour prendre sa retraite : Be my baby des Ronettes, Spanish Harlem de Ben E. King, Da Doo Ron Ron des Crystals, la liste est longue. Qu'ont tous ces titres en commun, hormis qu'ils pourraient être joués dans un parc Disney maléfique ? Le mur du son, ou "Wall of sound", qui va faire la réputation du bonhomme.

Le principe est simple à décrire, complexe à mettre en branle : c'est la stratégie du mille-feuilles. Spector empile les couches d'enregistrements, allant jusqu'à faire jouer des dizaines et des dizaines de fois la même partition à l'unisson par plusieurs guitares, plusieurs batteries, puis noyant le tout dans une énorme réverbération obtenue grâce à la chambre d'écho du studio Gold Star, son QG. Le résultat, obtenu à la sueur du front des musiciens usés jusqu'à la corde (sic), aboutit alors à un torrent de notes sur l'auditeur. Le meilleur exemple, de ce point de vue, reste le River Deep, Mountain High de Ike & Tina Turner, produit en 1966 pour calmer les ardeurs anglaises et montrer qui est le patron. C'est le bruit d'un barrage qu'on aurait fait sauter à la TNT.

De lui, et de son son, Nik Cohn écrira dans son livre Awopbopaloobop Alopbamboom qu'ils ont donné à la pop des "proportions wagnériennes". C'est peu de le dire. Même une sucrerie pour les Beach Boys comme Good vibrations, entre les mains de Spector, devient un chateau avec moult dédales soniques dans lequel on continue de se perdre, plus de 50 ans plus tard. En 1964, l'enfant terrible résume sa formule ainsi : "Je cherchais un son, un son si fort que si le matériau n'était pas le meilleur, le son porterait le disque. C'était une affaire d'augmentation, d'augmentation. Tout s'emboîtait comme un puzzle." Difficile de faire plus explicite.

Comble de l'ironie, le terme "wall of sound" lui sera offert par un Anglais : Andrew Loog Oldham, mythique manager des Rolling Stones. Il suffit d'entendre la production du You've Lost That Lovin 'Feeling pour les Righteous Brothers pour comprendre le niveau d'orfèvrerie des "maisons Spector".  

La suite sera un peu plus compliquée. Parvenu au toit du monde à la fin des années 1960, Spector se voit confier le "Let it Be" des Beatles ; un album controversé où l'Américain est accusé d'avoir été trop loin, d'avoir mis trop de chantilly sur le gâteau. Cet excès de mur du son ne l'empêchera pas de travailler avec deux Beatles par la suite, notamment sur "Imagine" de John Lennon et "All Things Must Pass" de George Harrison. Après quoi, la messe sera un peu dite. Le pistolero s'enterre peu à peu dans sa propre légende, se recluant dans son chateau californien, produisant un dernier groupe de rock en 2003 (Starsailor) mais sans retrouver ce qui fit jadis la magie du son spectorien. En 2009, c'est un autre mur qui résonnera avec son emprisonnement pour le meurtre de Lana Clarkson. Et c'est derrière ces murs froids qu'il meurt en 2021 des suites (supposées) du Covid-19. Il avait 81 ans, mais cela faisait déjà bien longtemps qu'il était prisonnier de cette cage en or qu'on appelle le génie démoniaque. 

Son mur du son, reconnaissable entre mille, peut s'écouter ci-dessous grâce à 20 titres passés à la postérité.

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