5 ans après, on n'a toujours pas fait le tour de "To Pimp A Butterfly" de Kendrick Lamar

Pour ceux qui connaissent « To Pimp a Butterfly », il ne sert à rien de demander si l’album tient du chef-d’œuvre, ni même s’il mérite toutes ses récompenses. Tout ce qui compte c’est de savoir si, un jour, on aura saisi toute la complexité du troisième album de Kendrick Lamar, sorti le 16 mars 2015.

Historiquement, l’art occidental n’a cessé d’exalter la puissance émotionnelle du moi et d’inciter chaque individu à faire de sa vie une œuvre admirable et introspective, forcément inédite. Cette façon de sonder l’intime, en même temps que Compton, sa ville d’origine, Kendrick Lamar l’a brillamment fait sur « Good kid m.A.A.d city », sorti en 2012. Trois ans plus tard, l’Américain élargit le propos et livre une œuvre monstre, bien décidé à capter le pouls de l’Amérique – la pochette, où une bande de jeunes afro-américains posent dans les jardins de la Maison Blanche ne dit pas autre chose.

En ouverture, Kendrick Lamar ne fait d'ailleurs que peu de mystères quant à ses intentions : « Every nigga is a star », tels sont les premiers mots de Wesley's Theory, écrit en soutien à l’acteur Wesley Snipes, condamné à trois ans de prison ferme pour fraude fiscale en 2010. Le reste est à l'avenant : ça parle de la place des noirs dans la société américaine, du rôle des artistes afro-américains, de son rapport ambivalent au succès, de Dieu dans les habits d'un SDF (How Much a Dollar Cost), de l’esclavage et d’interactions avec des figures de la Great Black Music. Parfois à travers un échange virtuel (comme sur Mortal Man, où Kendrick Lamar taille le bout de gras avec 2Pac, son idole) ; d'autres fois grâce à l’intervention de musiciens vénérés (Ron Isley et George Clinton, par exemple).

Expérience totale. À la façon d’un alpiniste sur les glaciers, Kendrick Lamar prouve avec « To Pimp a Butterfly » qu’il est de ces artistes qui tracent sans cesse de nouvelles voies, quitte à prendre des risques, à se mettre en danger. En 16 morceaux, il s'aventure ainsi du côté du free jazz (For Free? - Interlude), du g-funk endiablé (King Kunta), des ambiances old school (You Ain’t Gotta Lie), de la soul futuriste (Momma) ou même du banger imparable (Alright). Avec, à chaque fois, ce sens du groove, cette astuce mélodique qui semblait avoir été délaissée par les rappeurs en 2015, sans doute trop appliqués à explorer le format trap et ses basses puissantes.

Plutôt que de calquer ses manières sur celles des esthétiques en vogue, K-Dot mène donc ici ses propres recherches et les confronte aux mélodies d'une flopée de producteurs postés à l'avant-garde. Pharrell, Kamasi Washington, Knxwledge, Thundercat, Flying Lotus ou encore Terrace Martin, véritable colonne vertébrale de l'album :  tous participent à faire de « To Pimp a Butterfly » une expérience totale, une œuvre à tiroirs richement arrangée (piano électrique, saxophone, guitares, etc.), dont le temps n'épuise en rien la portée et la singularité.

« Thank God for Rap. » Cinq ans après sa sortie, ce troisième album, nommé ainsi en hommage à un livre d'Harper Lee, centré sur les inégalités raciales, conserve en effet toute sa puissance et tout son intérêt. Parce qu'il participe à casser le stéréotype d'un rap angeleno inévitablement ancré dans le gangsta-rap. Parce qu'il contient plusieurs niveaux de lecture, à l'image de These Walls et de ce ton, tantôt nerveux et grave, tantôt détendu et chaleureux. Parce que l'apport d'un véritable orchestre de studio offre au flow de Kendrick toujours plus d'ampleur et de relief. Et parce que tous ces éléments réunis permettent aujourd’hui de comprendre en quoi « To Pimp a Butterfly » est gravé dans la mémoire d’une génération, certainement consciente de ne pas en avoir fini avec ce « nouveau classique », cette « comptine du ghetto ».

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