"La menace fantôme" de Freeze Corleone est-il l'album que le rap français attendait ?

Il faudra bien sûr du temps pour digérer ces dix-sept morceaux riches en références, en idées et en innovations grammaticales. Mais les faits sont là : après quelques écoutes, « La menace fantôme », album sombre, froid et parfaitement incarné, se place largement au-dessus de la mêlée. Et si on assistait là aux prémices d'un séisme de grande ampleur ?

C’est jour de fête pour le rap français. D’un côté, « Pour de vrai », le premier véritable album d’Ichon. De l’autre, « La menace fantôme » de Freeze Corleone, certainement l’un des rappeurs les plus suivis au sein de l’underground hexagonal ces dernières années. Deux longs formats qu’a priori tout oppose - aussi bien dans la forme que dans le fond -, mais qui se retrouvent au moins sur un point : dans la volonté de leurs auteurs d’avancer entourés de leurs proches. En équipe, pourrait-on dire, ce qui serait on ne peut plus juste quand on sait que « l’ékip » est l’un des gimmicks les plus répétés par le rappeur Franco-Sénégalais, au point de rendre l’écoute de ses disques difficiles aux oreilles des non initiés.

Sur « LMF », comme le nomment déjà la plupart de ses fans, l’équipe a été élargie afin d’accueillir quelques poids lourds du rap français, toutes générations confondues : Alpha 5.20, Despo Rutti, Le Roi Heenok, Stavo (13 Block), Ashe 22 (un de ses compatriotes lyonnais !), Seezy (à la production de Hors ligne) et Alpha Wann, le temps d'un Rap catéchisme longtemps fantasmé. À raison, tant les deux rappeurs découpent les mots, enchainent les rimes riches et les homophonies avec une facilité qui confirme leur aisance technique, largement au-dessus de la moyenne.

Le fait que « LMF » sorte un 11 septembre n'a rien d'un hasard également. C'était déjà le cas de ses précédents projets (« F.D.T » et « THC », « Projet Blue Bleam » étant sorti à une autre date macabre, le 13 novembre). Surtout, cela fait sens avec l’attention que porte Freeze Corleone aux théories conspirationnistes. Le mec ne s’en cache pas (« J'suis dans le complot comme Big Pharma » ou « Fuck le 12 fuck le 911, dans l'complot depuis le 9/11 », entre autres), mais ne s’y limite pas non plus, agrémentant ses textes de nombreuses piques envoyées aux gouvernants et de dédicaces (ses fameux « s/o ») aux peuples victimes de la colonisation : « S/o les Indiens d'Amérique, s/o l'esclavage », rappe-t-il sur Hors ligne, qui résume presque à lui seul le rapport intime de Chen Zen à la consommation de stupéfiants, aux voitures allemandes, à la culture web et à sa volonté de rétablir la vérité sur des faits méconnus (« Prof Chen bientôt Ministre de l'Éducation »).

En cela, « LMF » se différencie illico de « Or noir », le premier album de Kaaris, auquel certains tentent déjà de le comparer. On retrouve effectivement cette même faculté à incarner un texte, cette même froideur, ce même goût prononcé pour les expressions possiblement virales et cette même façon de regarder la scène américaine sans sourciller, droit dans les yeux. Mais force est de constater que le propos de Freeze Corleone paraît plus concerné socialement, « dans la lignée des Malcolm et des Rosa ».  

Il y aurait bien sûr des choses à redire au sujet de « LMF » : une utilisation abusive du style comparatif et un flow par instant répétitif. Mais ces légers points négatifs ne pèsent finalement pas lourds en comparaison à la richesse d’un album nourri au meilleur de la drill, aux classiques de rap français (« S/o la Black Mafia, s/o Oxmo »), aux références cryptiques (aux jeux vidéo, au football, aux dessins animés, à la religion, etc) et à l'énergie d'un rappeur en pleine possession de ses moyens. Les thèmes peuvent paraître classiques, mais ils ont sublimé chez Freeze Corleone par une diction habile, qui malaxe les mots et transforme chaque morceau en théâtre aux mœurs âpres. Un peu comme si l'écriture chez lui était un art de la guerre (du nom d’un des titres présents sur l'album), l'ultime riposte à un monde qu'il exècre.

Ce qui différencie « LMF » de « Projet Blue Beam », sorti en 2018, c’est peut-être aussi ce savoir-faire dans la mise en espace sonore, Freeze Raël, Desiigner, Logo Audi ou R.I.P. Smoke (une version retravaillée de son freestyle Welcome To The Party, publié en début d’année) faisant la part belle à des productions d’une impressionnante puissance, autant redevable aux scènes de Chicago et Londres qu'au talent de Flem et M.O.I, véritables chefs d'orchestre de cet album conçu pour marquer l'histoire. Parce que le rap français a fatalement besoin de ce genre de rappeurs capable de cristalliser un mouvement, une scène ou un type de sonorité dans des morceaux qui se moquent de l’archaïque structure couplet-refrain (un des titres se nomme d’ailleurs Pas de refrain). Et parce que Freeze Corleone fait actuellement partie de ces rappeurs qui, chaque fois qu'ils prennent le micro, « causent des dommages ».

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