Pourquoi il est temps d'en finir avec le terme « musiques urbaines »

Republic Records, la maison-mère d'une flopée d'artistes populaires (Drake, The Weeknd, Ariana Grande, Kid Cudi), a pris la décision de ne plus utiliser le terme « urbain » pour définir ses artistes. Au passage, le label américain « encourage le reste de l'industrie musicale à suivre le mouvement ». Et c'est une excellente nouvelle.

En février, déjà, Tyler, The Creator annonçait une révolution en cours. Après avoir remporté le Grammy Award du « Meilleur album rap de l'année », l'Américain prenait le micro et crachait ce qu'il avait sur le cœur : « Je n'aime pas ce mot "urbain", c'est juste une façon politiquement correcte de nous traiter de négros (sic) ["nigger" en anglais, le « N-word » américain, ndlr]. Alors, quand j'entends ça, je me dis : pourquoi ne pouvons-nous pas concourir dans la catégorie pop ? »

Ce que met ici en lumière Tyler, c'est que l'industrie musicale est avant tout un business, rongé par les mêmes maux que la société dans son ensemble, y compris le racisme et la discrémination. Et qu'importe si l'on doit le terme « urbain » à Frankie Crocker qui, à la fin des années 1970, contribue à faire de la radio WBLS-FM l'une des plus importantes du pays avec son émission dédiée aux dites musiques noires : la vérité est que le terme est tout aussi raciste que « race records », cet étrange qualificatif utilisé par les labels dans la première moitié du 20ème siècle pour parler des albums réalisés par des Afro-Américains...

En France, où le rap a longtemps été vu comme une simple réponse réaliste au « malaise des banlieues », le terme « musiques urbaines » est tout aussi problématique. « Le rap est un moyen, pour les jeunes en échec scolaire, de garder un lien avec la culture et l’écriture », disait ainsi le sociologue Manuel Boucher en 1998, ôtant par la même occasion au hip-hop sa dimension musicale, artistique et purement récréative.

Dans un de ses ouvrages, et c’est sans doute plus juste, le sociologue Christian Béthune parle quant à lui d’une culture de la « contre-urbanité », rappelant que le rap a longtemps été lié aux cités, à ces ghettos modernes que l’on a bâtis hors des principaux axes urbains pour faire venir des travailleurs étrangers, séparés des grandes villes à cause de différents obstacles : des périphériques, des entrepôts, des usines ou tout simplement l'absence de transports en commun.

Au-delà de toutes ces considérations philosophiques, une autre vérité : le terme « musiques urbaines » semble être avant tout un moyen de parler de « musiques noires », et c’est en cela qu’il est problématique. D'autant que le rap ou le R'n'B ne sont pas les seuls genres musicaux à pouvoir être définis ainsi. Après tout, qu’aurait été la techno de Détroit si cette ville n’avait pas été un immense chaos dans les années 1970 et 1980 ? Les morceaux de Nirvana auraient-ils sonné de la même façon sans le caractère moribond de Seattle ? Quand des artistes de pop française, majoritairement blancs, partent à Londres ou Berlin pour s'imprégner de l’atmosphère qui a autrefois nourri les albums des Stones ou de Bowie, n’est-ce pas là de la musique urbaine, au sens le plus strict ?

Le voilà le vrai problème : vendre au public des artistes qui, de Maître Gims à Aya Nakamura, de Soprano à Damso, en passant par Marwa Loud, sont regroupés dans une même catégorie alors qu’ils n’ont finalement pas grand-chose en commun ; si ce n’est leur couleur de peau ou leurs origines, donc. « Il test temps de supprimer l'utilisation de ce terme archaïque », conclut la direction de Republic Records. À raison.

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