Il y a 25 ans NTM mettait "Paris sous les bombes", et c'était parfait

Sorti le 28 mars 1995, « Paris sous les bombes » n’a rien d’un pamphlet de jeunes boutonneux mal dans leur peau : c’est le constat d'urgence d'un groupe nourri d'une vision sociale, connecté avec le son de Queensbridge et désormais respecté bien au-delà du rap.

« Quand y’en a plus, y’en a encore. » À ceux qui répètent sans jamais se lasser que le rap était mieux avant, car plus politisé, plus littéraire et moins tourné vers la fête, on ne peut que conseiller de tendre l'oreille à La fièvre et Pass pass le oinj : deux titres ouvertement légers, qui osent l’humour et rencontrent un vrai succès populaire, contrairement aux autres singles de l’album. L’intérêt de cette double pause humoristique, c’est là toute l’intelligence de NTM, est probablement de permettre quelques bouffées d’air à l’auditeur, étouffé par une production tendue, anxiogène et bourrée de samples, parfois finement dissimulés (Herbie Hancock, The Crusaders, Miles Davis, Marvin Gaye, Lords of the Underground).

C’est pourtant ce même son oppressant, fait de basses profondes, de scratching et de maitrise technique, qui s’attire les louanges d'une presse "rock". Et fait basculer la vie du groupe de la Seine-Saint-Denis dans une autre dimension : « Au moment où sort « Paris sous les bombes », ma vie change, racontait Joey Starr aux Inrocks. Du jour au lendemain, on me trouve beau, on me laisse rentrer partout, je commence à goûter aux petits privilèges des VIP. Porté par des titres efficaces, le disque passe sur toutes les radios, on parle de nous. »

« Que la nouvelle école prenne ceci comme un manifeste. » Au moment d’entrer en studio, c’est pourtant le grand chambardement : DJ S, véritable architecte du son façonné sur les deux premiers albums, a quitté le groupe. Il a beau être remplacé par DJ Clyde, un ancien de chez Assassin, son départ est rapidement suivi par ceux de Yazid et Tahar. Une page de l’histoire du Suprême vient de se tourner, et cela s’entend sur « Paris sous les bombes ». Il y a la chanson-titre, hommage évident à leurs jeunes années de vandales, passées à noircir les murs et les trains de la capitale, une bombe de peinture à la main. Il y a aussi Tout n’est pas si facile, possiblement la plus belle chanson dédiée aux prémices du mouvement hip-hop, où Kool Shen et JoeyStarr semblent déjà parler des années 1980 comme d’un âge d’or révolu. Enfin, il y a Old Skool et l’intense Plus jamais ça, dont la production, assurée par Lucien, membre des Native Tongues, rappelle illico celle du Rebel Without A Pause de Public Enemy.

À force de regarder vers le passé, les Parisiens redécouvrent même des productions oubliées. Comme celle de LG Experience, composée deux ans plus tôt, mais laissée de côté au moment de mettre en boite « 1993... J’appuie sur la gâchette ». Là, ça donne Qu’est-ce qu’on attend ?, un titre qui répond à une urgence et traduit alors de manière véhémente l’atmosphère poisseuse de la France des années 1990. À le réécouter aujourd'hui, la force revendicatrice des couplets de Kool Shen et Joey Starr frappe toujours aussi juste, et semble même faire tristement écho à une double actualité : « Les années passent, pourtant tout est toujours à sa place / Plus de bitume, donc encore moins d'espace / Vital et nécessaire à l'équilibre de l'homme / Non personne n'est séquestré, mais c'est tout comme / C'est comme de nous dire que la France avance alors qu'elle pense / Par la répression stopper net la délinquance / S'il vous plaît, un peu de bon sens / Les coups ne régleront pas l'état d'urgence. »

Mais la colère ne serait rien sans le style. Là, NTM ne manque pas d'audace, avec ces productions parfois abrasives, souvent intransigeantes, mais toujours directes, réfléchies et parfaitement exécutées. JoeyStarr a beau dire qu’il a des « allures de best-of », « Paris sous les bombes » a avant tout été pensé comme un véritable album, avec une introduction, des interludes, un freestyle (nommé Popopop !, plus de deux décennies avant Gambi, donc..), une outro et une volonté affichée de combler le moindre trou. À l’époque, le format cassette existe encore, il est même ultra populaire au sein du rap français, et il s’agit pour Kool Shen et JoeyStarr de le remplir à ras bord.

Voilà sans doute pourquoi « Paris sous les bombes », en prise directe avec les problèmes sociaux et politiques de la France du milieu des années 1990 (la montée du FN, la dégradation de la vie en milieu carcéral, etc.), déborde d’idées mélodiques, plus abouties que sur les albums précédents. C'est parfois teinté de soul, d'autres fois de jazz, mais c'est surtout un disque extrêmement funky (« Pour que ça sonne funk, laisse-moi sampler du funk », clame Kool Shen), tellement libre, foisonnant et intransigeant que son influence reste difficile à quantifier. Surtout quand on sait que, dès 1996, des groupes comme Lunatic et les X-Men signent une rupture esthétique avec la génération NTM. La fameuse « révolution dans l’élocution », évoquée par Booba.

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