"Amnesiac" a 20 ans : mais est-ce vraiment le "Kid B" de Radiohead ?

Enregistré au cours des mêmes sessions que « Kid A », le cinquième album des gars d'Oxford n'est en rien une version alternative pop de leur chef-d'œuvre : c'est un disque dont la beauté laisse aujourd'hui encore pantelant d’admiration. Et, plus encore, de gratitude.

Au moment de la sortie de « Kid A », la musique de Radiohead était tellement avant-gardiste qu’elle aurait pu être commercialisée avec quelques mises en garde. Son étrangeté, sa densité et sa singularité pouvaient contribuer à rendre banal la moindre pop song. À peine un an plus tard, en 2001, « Amnesiac » vient confirmer cette impression : à sa sortie, quelques critiques considèrent alors ce disque comme une version plus accessible des expérimentations réalisées sur « Kid A ». En clair, « Amnesiac » serait moins atypique, pas aussi aventureux, peut-être trop conforme à ce que l’on entend au sein du paysage musical anglais du début des années 2000.

Pourtant, à l'écoute de ce cinquième album, le constat est indéniable : ces onze nouvelles chansons n'ont définitivement rien de commun avec une entreprise divertissement. Elles sont la suite logique de « Kid A » (Pyramid Song devait d'ailleurs figurer sur ce disque), mais aussi la collection de mélodies d'un groupe qui accorde de l'espace à chaque idée et refuse, pour reprendre le titre de l’introduction, de confiner ses envies « comme des sardines dans une boîte de conserve écrasée ».

Dans la droite lignée de son prédécesseur, « Amnesiac » mêle à merveille diverses esthétiques, en équilibre stable entre le jazz (Life in a Glasshouse), la soul (You and Whose Army?) et l'électronique (Pulk/Pull Revolving Doors), entre la rigidité d’une mélodie pop (Knives Out, petite berceuse onirique on ne peut plus charmeuse, avec Emma De Caunes dans le clip) et la liberté permise par le format instrumental (Hunting Bears).

Contrairement à ce que prétendait le communiqué de presse, qui annonçait un retour du groupe vers un son plus conventionnel, déjà entrepris sur « Pablo Honey » ou « The Bends », on comprend alors que « Amnesiac » est une œuvre entièrement tournée vers l'exploration, défricheuse, qui doit autant à Talk Talk et à Can qu'à Talking Heads et à Hermann Hesse.

Au lieu de pactiser gaiement avec le superflu, à la manière de tant de formations lyophilisées, uniquement attirées par la lueur des charts, Radiohead a plutôt tendance ici à profiter de sessions visiblement libres de tout mouvement pour livrer un album d'une saisissante densité, imprégné d'une sérénité intranquille et d'un nécessaire besoin de se confier - sur la célébrité (« Je suis un homme raisonnable, lâchez-moi la grappe »), sur la militarisation du monde (You And Whose Army ?) ou sur le capitalisme (« Nous sommes les dollars et les cents, les livres et les pences, le mark et le yen / Nous allons briser vos petites âmes »)

Lorsque Thom Yorke chante, sa voix tremblante compte ainsi pour beaucoup dans ce précieux climat d'intimité et le surgissement de ces émotions qui, à chaque écoute, étreignent les auditeurs, y compris ceux qui ont été biberonnés aux airs fédérateurs de U2 ou Oasis. Car « Amnesiac » est un franc succès, avec des ventes en première semaine qui surclassent celles de « Kid A » (231 000 contre 207 000) et une certification platine en Angleterre (soit plus de 300 000 exemplaires écoulés) qui vient confirmer que l'on peut faire de la grande et belle musique populaire sans avoir à flirter avec des codes trop édulcorés.

Avec le temps, et c'est là tout le paradoxe, on a toutefois fini par se dire que « Amnesiac » était peut-être également la première fois où Radiohead se rapprochait d'une formule, la sienne, faite de textures électroniques, de chants lascifs et d'impulsions rock. Une esthétique que les Anglais n’ont jamais réellement cherché à bouleverser depuis, alors que l’ultime Life In A Glasshouse, seul morceau de l’album a ne pas être extrait des sessions de « Kid A », laissait entrevoir de nouvelles possibilités avec son orchestration cuivrée et ses clins d’œil très prononcés au jazz de la Nouvelle-Orléans. Ce qui, soyons clairs, n'enlève rien aux hauteurs atteintes sur l'album suivant, « Hail To The Thief », enregistré bien loin d'Oxford, à Los Angeles, là où les artistes viennent traditionnellement puiser de nouvelles vibrations.

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