Rencontre avec Félicity Ben Rejeb Price, la réalisatrice du rap français

Des pochettes d'albums pour Nekfeu et Disiz, des photos pour Booba et S.Pri Noir, des clips pour Aya Nakamura, Niska ou Koba LaD : en moins de trois ans, la réalisatrice et directrice artistique Félicity Ben Rejeb Price a mis le rap français à ses pieds en cassant pas mal de stéréotypes, comme le sexisme et le nombrilisme.

Professionnellement, j’imagine que le confinement a eu un impact sur ton activité ?

Oui, tous mes tournages ont été annulés… Mais bon, j’en profite pour peaufiner mes recherches et travailler de nouveaux synopsis. Ce qui m’inquiète, en revanche, c’est que j’ai pour habitude de réaliser pas mal de clips aux États-Unis, et je crains que ce ne soit pas possible de s’y rendre avant un moment…

En quoi l’Amérique te fascine tant ?

Le truc, c’est qu’on a peu de possibilités en France. La météo est trop incertaine ici, ça peut compliquer les tournages, et peu d’artistes sont à l’aise avec l’idée de tourner un clip en studio. À l’inverse, à Los Angeles ou Miami, il fait toujours beau et tu côtoies probablement les meilleurs techniciens du monde. Et puis j’aime tourner là-bas, je sais que je peux préparer un clip en une semaine, ce qui n’est pas aussi facile si on décide de tourner au Brésil ou au Paraguay. Pour moi, Los Angeles, c’est un peu comme si j’allais à Cannes, c’est un terrain que je connais bien, où il m’est facile de travailler.

Ta mère est artiste. C’est grâce à elle que tu as choisi cette voie ?

Ça a dû aider, c’est sûr. Quand je réfléchis aux différents jobs que j’ai eu l’occasion d’effectuer, il y avait à chaque fois un côté créatif. Mais ce qui a tout changé, c’est quand j’ai commencé à travailler dans l’univers de la photographie. C’est-à-dire que j’étais en charge de la mise en scène, du casting et de l’organisation des shootings. C’est de la direction artistique, finalement. Et j’ai fini par avoir cette opportunité de réaliser ce genre de travail sur un clip. C’était l’occasion rêvée pour moi d’aller au bout de mes idées et de tout faire moi-même.

Le fait d’avoir été styliste, set designer ou directrice de casting, tu penses que ça t’aide aujourd’hui à imposer tes idées ?

C’est certain : aujourd’hui, je mets toute cette expérience au service de mes envies. Il faut bien comprendre que le plus dur n’est pas d’avoir une idée, c’est de la rendre concrète. Avec un clip, ce processus peut être très long. Là où un photographe peut se contenter de retoucher une photo pour un projet, nous, on doit compiler des milliers d’images en cinq minutes et faire en sorte que chacune de ces images soit parfaite. Sans parler de toutes ces personnes engagées sur le clip : ça nécessite un sens de l’organisation et du management.

« "Les rappeurs sont contents de découvrir une autre approche, de travailler avec un autre type de filles dans leurs clips." »

Ton premier clip, c'est Django de Dadju en 2018. C’est fou le chemin accompli deux ans plus tard. Tu arrives à te l’expliquer ?

Ce qui fait la différence, je pense, c’est que j’amène ma patte artistique. Dans le clip de Django, il y a une histoire, un côté cinématographique. Ce n’est pas forcément une esthétique urbaine, ni simplement des images censées illustrer le propos. Il y a une vraie proposition artistique.

Tu penses que c’est plus facile aujourd’hui d’amener les artistes sur un terrain qu’ils ne connaissent peut-être pas ?

À l’époque, la musique dite urbaine était marginalisée, donc je pense que les artistes n’avaient pas nécessairement cette volonté de s’éloigner encore davantage des codes dominants. Aujourd’hui, cette musique est partout, elle est acceptée et très écoutée. Ça a libéré les artistes, musicalement et esthétiquement : les rappeurs ont parfaitement compris que leur son n’était pas le seul moyen de se démarquer. Les images sont essentielles également, alors ils s’ouvrent à d’autres univers. Le clip de Dadju illustre bien ce lâcher-prise.

Dans une interview, tu dis ne pas passer beaucoup de temps sur un clip. Ça représente combien d’heures de travail ?

Ça varie à chaque fois. Bâtiment de Niska, par exemple, est allé très vite : j’avais 24 heures pour rendre un synopsis, on a enchainé avec un tournage à Los Angeles et tout a été bouclé en trois semaines. À chaque fois, ce sont des rythmes très intenses. Le challenge est intéressant, mais c’est vrai que j’aimerais parfois avoir plus de recul sur l’ensemble du travail effectué, ne serait-ce que pour avoir le temps de peaufiner. D’autant que j’aime bien faire des PDF très précis pour chacun des postes (casting, set design, stylisme). Forcément, ça prend du temps.

Au-delà des clips, tu as également réalisé des pochettes pour un certain nombre de rappeurs. Peux-tu nous raconter les coulisses des shootings pour Nekfeu et Disiz ?

Disiz, ça s’est fait à Los Angeles. On est parti là-bas une dizaine de jours dans l’idée de parcourir le désert de Joshua Tree, mais également de trainer du côté de Venice Beach. À la base, son équipe souhaitait une autre image pour « Pacifique », ils avaient sélectionné une photo où on voyait son visage de face. C’était une jolie photo, mais plus classique. J’en ai suggéré une qu’on a fini par utiliser, sans doute parce que l’atmosphère correspond davantage à son univers. D’ailleurs, la fourrure qu’il porte sur cette image est un plaid que j’avais découpé afin de le transformer en manteau. Ce jour-là, on se baladait à Venice Beach et on a voulu regarder le coucher de soleil, absolument tout dans ce moment était spontané et naturel. Il y a de la poésie dans cette photo, et ça lui ressemble.

Et Nekfeu ?

Pour « Cyborg », j’avais réalisé un mood board avec plein d’idées à l’intérieur, toutes autour de la notion de cyborg et du futur. On a fini par tester pas mal de choses. Il avait la volonté de ne pas montrer son visage, il a donc fallu trouver une manière astucieuse de respecter cette envie tout en parvenant à rendre cela artistique : on l’a plongé dans un bain argenté semblable à du mercure, on a réalisé des visuels plus « mode ». Finalement, on a découvert celle utilisée en même temps que tout le monde le soir de son concert à Berçy. Il a annoncé la sortie de son album à ce moment-là, la pochette également, et c’était assez mythique d’assister à ça.

L’année dernière, tu as réalisé la pochette du premier album de Kobo, « Période d’essai ». L’idée est venue comment ?

J’avais eu l’occasion de réaliser ses photos de presse à Bruxelles, d’où il est originaire. On a fait des shootings dans un tas d’endroits de la ville, y compris dans des lieux désaffectés, et c’était génial : Bruxelles a une architecture incroyable, tout y est très graphique, et ça fonctionnait bien avec son image dark. Pour la pochette, il est venu à Paris, et on a joué sur cette dualité entre son visage avec masque et son visage sans masque.

Il y a une différence entre travailler aux côtés d’un artiste en développement et des rappeurs confirmés comme Booba, Damso ou Nekfeu ?

En général, un artiste établi a une image bien définie et il sait parfaitement ce qu’il veut. Mais on peut arriver à un moment où il souhaite prendre des risques. Pareil avec un artiste en développement, qui peut être réticent face à certaines idées, de peur de trop se démarquer. En réalité, ça dépend où ils en sont dans leur carrière et leurs envies. À moi, finalement, de faire en sorte d’amener ma touche. Ce qui est toujours plus intéressant en tant que créative, il faut bien l’avouer.

Ça t’est parfois arrivé de monter au créneau face à un rappeur qui souhaitait faire appel à de "jolies filles" dans ses clips ?

Souvent ! Dans ce cas, j’interviens surtout dans la manière de les mettre en scène, comme sur Chambre 122 de Koba LaD. Mais parfois, ce sont aussi les rappeurs qui en font la demande, comme Soolking, ce qui prouve bien que la tendance commence à s’inverser. De toute façon, ce n’est jamais bien dur de les convaincre. Peut-être parce que je suis une femme, et que mes mots ont plus d’impact. Mais c’est surtout parce qu’il y a une vraie ouverture d’esprit et une prise de conscience féministe dans le milieu. Ils sont contents de découvrir une autre approche, de travailler avec un autre type de filles dans leurs clips. Honnêtement, j’en suis à me demander si ce sont les rappeurs qui se sont longtemps enfermés dans cette esthétique ou si, par peur de déplaire, on ne leur a jamais suggéré d'autres propositions.

Et avec Aya Nakamura, pour qui tu as réalisé le clip de 40%, ça s’est passé comment ?

Dans ce titre, Aya parle du fait qu'elle est à 40% de ce qu'elle est, et qu’elle est déjà au top. Il était donc évident qu'il fallait une mise en beauté et mettre l'accent sur ses atouts. En dehors de ça, je voulais vraiment créer une esthétique très féminine et glamour, à son image. Pour moi, Aya, c'est notre Beyoncé nationale ! Alors, il fallait que le set design, la mise en scène, le stylisme, dans les moindres détails, renvoient à cette image de « diva ». Après tout, c'est l'une des rares femmes dans la musique urbaine à avoir eu un tel impact à travers le monde et à exceller dans ce qu'elle fait. Je voulais asseoir sa puissance et son succès avec une imagerie en accord avec ses paroles et ce qu'elle représente.   

Il y a eu plusieurs documentaires centrés sur des rappeurs ces derniers temps : Lomepal, Vald et Nekfeu en France, Travis Scott aux États-Unis. C’est un format qui t’intéresse ?

Je ne sais pas si j’aurais la même liberté artistique que dans les clips. Avec le format documentaire, tu es plus dans la captation que dans la création. Là, comme on le disait tout à l’heure, je suis au début de ma carrière. Un long-métrage pourrait me tenter, mais j’ai d’abord envie d’aller au bout de mes idées.

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