Dune et la musique, une histoire d'amour qui dure depuis 50 ans

De sa sortie en 1965, en plein essor de la contre-culture, à sa nouvelle adaptation cinématographique ce 15 septembre, le roman Dune n’a cessé d’exciter l’imagination des plus grands artistes, tel l’épice sur ses personnages. Et les musiciens sont aussi de la partie.
  • Il n’a pas fallu attendre longtemps pour que Dune devienne culte, en particulier chez les hippies américains (bien que l’auteur n’adhère pas du tout à leur vision). Le livre attire alors l’attention de l’artiste surréaliste chilien Alejandro Jodorowsky, qui lance un projet d’adaptation pharaonique en 1973. Et celui-ci devait faire la part belle aux musiciens. En contact avec le label Virgin, « Jodo » se voit proposer Tangerine Dream, Gong ou Mike Oldfield. Mais lui veut s’adresser directement à Pink Floyd, récemment starifiés. Et après avoir réussi à les convaincre, il engage également les Français de Magma pour composer les thèmes de la maléfique famille Harkonnen. Et pour couronner le tout, c’est Mick Jagger qui devait interpréter le séduisant et pervers Feyd-Rautha Harkonnen.

    Peut-être faut-il y voir un clin d’oeil : alors que le projet de Jodorowsky tombe à l’eau, le roman est finalement porté à l’écran par David Lynch en 1984. Et ce rôle de Feyd-Rautha échoit finalement à Sting, qui marque les esprits lors de son apparition, vêtu d’un slip futuriste. Si le film, renié par Lynch, divise beaucoup, la musique a cependant agréablement surpris le public. Elle est en effet signée par le groupe Toto, qui propose une partition orchestrale épique, intense, bien loin de son rock de stade. Pourtant, les Américains n’ont jamais retenté l’expérience. Plus encore, le projet s’accompagne d’un morceau inédit de Brian Eno, accompagné de son frère Roger et de son inséparable acolyte Daniel Lanois. Intitulé Prophecy, il fait partie de ses meilleures contributions à l’ambient.

    Si les bandes-originales des autres adaptations de Dune (en attendant celle de Hans Zimmer pour le nouveau film) sont moins marquantes, il est une qui mérite le détour. Il ne s’agit ni d’une musique de film ou même de série télé, mais bien celle du jeu vidéo Dune, créé par le studio français Cryo en 1992. Pionnier du jeu de stratégie, il est encore aujourd’hui reconnu pour sa musique de grande qualité, composée par Stéphane Picq et Philippe Ulrich, également co-réalisateur du jeu. Publiée en disque par Virgin sous le nom « Dune : A Spice Opera », elle est symbolique d’une période naïve et créative du jeu vidéo, où les limitations techniques fascinent et renforcent encore l’immersion.

    Mais l’influence de Dune sur la musique est loin de se limiter à ses adaptations. La puissance mystique de son univers a notamment infusé dans les sphères électronique et metal. Dès 1979, Klaus Schulze – pionnier de la musique atmosphérique au sein de Tangerine Dream, Ash Ra Temple, puis en solo – y consacrait un album entier. Un an plus tôt, c’était Richard Pinhas, figure du rock expérimental et industriel en France, qui faisait de même avec l’album « Chronolyse ».

    Plus étonnant : Iron Maiden a écrit tout un morceau décrivant l’univers de Dune, To Tame A Land, paru en 1983 sur l’album « Piece Of Mind ». L’auteur du roman, Frank Herbert, leur a cependant refusé les droits de son œuvre, répondant à travers son agent : « Parce que Frank Herbert n’aime pas les groupes de rock, surtout les groupes de hard rock, et surtout les groupes comme Iron Maiden ». Les paroles, cependant, sont toujours pleines de références à l’univers du livre : « He is the Kwizatz Haderach. He is born of Caladan And will take the Gom Jabbar ».

    Par la suite, de très nombreux groupes underground prennent des noms inspirés du livre : Bene Gesserit, Arrakis, Shai Hulud, DJ Mentat, etc. Une liste collaborative référence plus de cent artistes liés de près ou de loin à cet univers. On peut également citer le morceau Weapon Of Choice de Fatboy Slim, où l’on peut entendre : « Walk without rhythm and it won’t attract a worm », ce qui est une stratégie cruciale pour survivre dans le désert du livre, face au vert géant.

    Et cette influence n’a pas diminué avec le temps, bien au contraire. En 2009, l’artiste Fennesz invitait le regretté Sparklehorse sur son morceau Shai Hulud, du nom donné au fameux ver. L’année suivante, la chanteuse Grimes publiait son premier disque, « Geidi Primes », tirant son nom de la planète-prison Giedi Prime. Et tous les morceaux font, encore une fois, référence à l’univers de Dune. Même Jared Leto a voulu y faire référence : le premier album de son groupe 30 Seconds To Mars devait un temps y être dédié. Visiblement, la critique de l’homme providentiel (et de toute figure héroïque) du roman lui a échappé, puisqu’il a monté une proto-secte en 2019.

    Enfin, pour démontrer à quel point les ramifications de l’épice de Dune portent loin, même les Français de Kyo s’y sont plongés. Pour preuve : le titre Fremen, en référence au peuple libre du désert, paru en 2017 sur l’album « Dans La Peau ». Au fond, cette influence omniprésente de Dune tend à montrer que le roman est bien plus qu’une réussite artistique : il a rejoint le rang des mythes structurant notre imaginaire.