Boombass : "Cassius n’a plus de raison d’être"

Rencontrer Hubert Blanc-Francard, le producteur derrière Boombass, n'est pas seulement l'occasion de parler de l'après-Cassius : c'est aussi et surtout le parfait moment pour évoquer son dernier EP (« Le virage »), revenir sur ces moments de défonce qui l’ont incité à s’essayer au français pour la première fois et comprendre la nécessité de se réfugier dans la musique quand tout s’écroule autour de nous.

Ça te paraissait évident de nommer ce nouvel Ep « Le virage » ?

Disons que le titre a été trouvé dans un second temps. À la base, je m’étais remis à produire de la musique pour tenir debout, dans un moment de chaos, suite à la disparition de Philippe [Zdar, moitié de Cassius, disparu en juin 2019]. Les deux morceaux étaient déjà là, et je voulais un titre capable de les résumer. « Le virage » me plaisait bien, dans le sens où c’est rarement négatif de prendre un virage. Enfin, ça peut l’être si on le prend à 300 km/h sans freiner, mais sinon, ça signifie simplement que l’on va de l’avant et que l’on ne regarde pas en arrière.

Ça a été compliqué pour toi de repenser ta musique, de l’envisager selon ton propre point de vue ?

Ça aurait été difficile si je m’étais présenté en tant que Cassius ou si notre groupe existait encore. Quand tu es la moitié d’un duo, les gens n’ont pas forcément envie de t’entendre seul, ils t’inscrivent d’office dans une histoire dont tu dois faire partie. C’est un peu comme si Thomas Bangalter et Guy-Man sortaient un album de leur côté : ça n’aurait tout de suite pas la même ampleur que lorsqu’ils le font en tant que Daft Punk. Or, de mon côté, Cassius n’a plus de raison d’être. Je n’avais d’autres choix que d’évoluer de mon côté. Ce qui a été compliqué, en revanche, ça a été d’avancer sans l’avis de Philippe. Même quand on bossait sur des projets en parallèle de Cassius, on avait l’habitude de se faire écouter notre travail, d’échanger les points de vue. Pour cet EP, c’est ça qui m’a manqué : la présence de mon pote !

Avec « Le virage », l’envie n’est-elle pas de figurer dans les sets des DJ, ce qui a finalement été rarement le cas avec Cassius ?

C’est tout à fait ça : c’était même ma première intention au moment de me lancer dans l’enregistrement de ces nouveaux morceaux. En septembre dernier, j’ai participé à la Techno Parade, je mixais sur un camion et ça m’a éclaté. Avec Cassius, je m’occupais beaucoup des samples, je n’étais plus vraiment DJ depuis quelques années. Là j’ai retrouvé le goût pour cette partie de mon travail. Avec Philippe, on ne pensait jamais nos morceaux pour être joués en club, hormis I <3 U So ou The Sound Of Violence, on n’a que rarement figuré dans les sets des DJ. Là, c’était l’inverse : je voulais des morceaux assez dansants, capables d’intégrer le français sans que cela sonne trop 80’s.

Le fait de participer à la dernière Techno Parade a donc été un élément déclencheur ?

Totalement ! Ça a été une vraie prise de conscience, mais qui résultait d’une erreur. Pour tout dire, le début de mon set ne se passait pas hyper bien. J’ai commencé mon mix avec de la house, à 122 BPM, en mode papy Mougeot, et les gens s’en allaient petit à petit. Le bad trip… Puis j’ai merdé au niveau de mes touches, mon mix est resté bloqué sur un tempo techno, à 130 BPM, et ça a cartonné. C’était bien involontaire, je n’arrivais pas à rectifier le tir, mais le public était nettement plus réceptif. Un peu comme si un rockeur appuyait sur sa pédale fuzz, que celle-ci se bloquait et qu’il se rendait compte que sa musique prenait soudainement une tout autre ampleur. C’était génial et libérateur, j’avais l’impression de découvrir de nouvelles possibilités.

Pendant le confinement, tu as également été assez actif sur les réseaux…

Oui, je crois que j’ai donné 40 mixes sur Instagram pendant cette période. À chaque fois, je mixais une heure et je m’imposais la contrainte de ne jamais réutiliser le même disque d’un jour à l’autre. Ces huit derniers mois, j’en ai également profité pour faire le tri dans mes disques et ceux de Philippe. J’ai plus de 2000 morceaux prêts à être mixés, ça laisse pas mal de possibilités.

Il y a un côté très sexuel dans les deux morceaux de ce nouvel EP. Tu aimes l’idée que l’on puisse aussi bien danser que faire l’amour sur ta musique ?

Ça a toujours été une grande flatterie d'entendre des gens nous raconter comment ils s’étaient rencontrés à un de nos concerts ou pourquoi ils aimaient faire l’amour sur l’un de nos morceaux. Ça flatte l’égo. D’autant plus que je préfère quand la musique dégage une tension sexuelle ou sensuelle plutôt que quelque chose de stressant ou d’angoissant. Tout le défi avec Pour que tu et Regarde-moi, ça a donc été d’aborder ce sujet différemment.

Justement, comment as-tu procédé pour mettre en son ces paroles ?

J’ai toujours eu le fantasme de faire des chansons et de les chanter. Le problème est que j’ai longtemps été trop pudique pour interpréter mes textes. Mais là, ça fait trois ans que je travaille sur l’écriture de ma biographie, et je crois que tout ce travail m’a libéré du point de vue de l’écriture. Je n’ai plus qu’une envie : écrire en français, selon des codes qui peuvent être récupérés par les DJ. Et pour ça, il faut éviter les longs couplets, les ponts, etc. : il faut réussir à créer en deux ou trois phases une image très forte. L’album à venir est d’ailleurs chanté en français, c’est un pas en avant par rapport à l’EP. Le thème n’est pas si éloigné de celui de « Le virage », mais je préfère ne pas trop en dévoiler pour le moment. Disons simplement que ça parle plus d’amour que de cul.

On a l’impression que tout ce que tu entreprends aujourd’hui est né d’une grande réflexion…

Et pourtant, c’est tout l’inverse. Toutes ces envies me sont apparues sans que je m’en rende compte, un peu à l’instinct. Après, c’est vrai que j’en parlais déjà à Philippe lorsqu’on bossait sur le dernier album de -M-. Un soir, j’étais particulièrement stone et j’ai écouté une instru sur laquelle j’ai commencé à balancer des phrases un peu cul, vraiment premier degré. Le lendemain, j’ai réécouté, persuadé que ça allait être une daube, mais non : j’en ai parlé illico à Philippe, je lui ai dit que le prochain Cassius devait être chanté en français, qu’il était temps de parler à des gens qui comprennent les paroles plutôt que de chanter une énième fois un truc du genre : « I love the night. » Ce n’est pas que je renie ce qu’on a pu faire, bien au contraire, c’est juste que je voulais faire évoluer notre musique. Cet EP en est la preuve.

Le plus fou est que ça crée des connexions avec le travail que tu as pu réaliser par le passé sur les albums de Serge Gainsbourg, avec ce côté talk over très présent, très assumé.

C’est vrai ! Mais c’est vrai aussi que j’ai essayé de fuir Gainsbourg sur ce coup. J’ai travaillé avec mon père [Dominique Blanc-Francard, ndr], qui a beaucoup bossé avec lui, justement dans l’idée d’éviter les emprunts évidents à Gainsbourg. Au final, je pense qu’un tas d’influences se confrontent dans mes derniers morceaux, et en même temps rien de particulier. Ça doit être la force de l’âge et de l’expérience : les influences sont là, elles viennent des livres, de la musique ou des films, mais tu n’y penses plus. Elles sont comme digérées, là où un jeune artiste débarque avec ses deux ou trois références et tentent de s’en inspirer pour formuler ce qu’il souhaite créer.

Tu penses à prendre des cours de chant pour la suite ?

Je sais que, techniquement, je suis juste. Avec Cassius, j’avais l’habitude de faire des chœurs. Mais là, la nouveauté était d’avoir des mots en bouche, d’avoir la responsabilité de les incarner. Reste que si les cours n’étaient pas utiles jusqu’à présent, je sais que je ne pourrai pas y échapper. J’ai envie de faire du live, je vais donc avoir besoin de faire des exercices de respiration. Sinon, je vais étouffer au bout de dix minutes.

La pochette de « Le virage » me rappelle le graphisme de la French touch dans les années 1990. C'est voulu ou c'est juste une extrapolation de journaliste ?

Ce n’est pas voulu, mais c’est tant mieux. C’est vrai qu’elle a le côté 90’s que j’aime bien, avec un logo très fort. C’est Dyane de Serigny, la femme de Philippe, qui l’a réalisée.

Cette attache aux années 1990, tu penses que ça trahit une certaine nostalgie ?

Au contraire : en écrivant le bouquin, qui s’étale tout de même de 1967 à nos jours, je me suis rendu compte que je n’avais pas de nostalgie. Ça doit être un héritage de mon père, qui a ce côté très geek, qui l’incite à regarder constamment devant, à ne pas trop s'attacher au passé. Je lui ressemble pas mal sur ce plan, et j’ai l’impression que ça s’entend musicalement.

Dans ce cas, ça ne doit pas être évident de se lancer dans l'écriture d'une biographie, un travail qui te force à te replonger dans le passé...

Avec tout ce que j’ai fumé ou pris, je flippais surtout de ne plus avoir de souvenirs précis... Peut-être que les personnes que je mentionne auraient d’autres avis sur certaines scènes, mais ce n’est pas bien grave : l’idée du bouquin est de proposer une vision. J’ai également réalisé que l’écriture de ce livre m’avait fait progresser musicalement : écrire est un défi pour ton cerveau, ça nécessite de se creuser la tête pour donner vie à une belle phrase qui ait du sens, là où je peux composer une mélodie relativement solide en à peine trois heures. Aussi fou que ça puisse paraître, grâce à ce travail d’écriture, j’ai l’impression de visualiser encore mieux la musique.

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