50 ans après, on n’a toujours pas fait le tour du "Curtis" de Curtis Mayfield

Sorti en 1970, le premier album du soulman américain continue encore de dévoiler ses charmes : ceux d'un long-format qui marque un tournant dans la carrière de son auteur, en même temps qu'une étape importante dans l'histoire de la Great Black Music.

« The Other Side Of Town » : l’autre côté de la ville, voilà d’où semble continuer à s’exprimer Curtis Mayfield en 1970, en périphérie des grands axes, ce genre d’emplacement géographique où l’on se bat généralement pour saisir son destin, faute de pouvoir le choisir. À Chicago, il a grandi dans ce type d’environnement et, malgré le succès ou la signature du Civil Rights Act en 1964, rien ne semble avoir changé à l’aube de la nouvelle décennie qui s’annonce.

« Curtis » en atteste : sorti un an avant « What’s Going On » de Marvin Gaye, ce long-format s’entend lui aussi comme un album politisé, dans la droite ligne de « The Young Mods' Forgotten Story » des Impressions, sur lequel Curtis Mayfield se faisait déjà l’écho de la fierté noire (« Si tu avais le choix d’une couleur, laquelle choisirais-tu, mon frère ? ») sans pour autant avoir l’audace d’incarner toutes ses pensées : « “Curtis” est un album que je voulais depuis longtemps... mais qui était hors catégorie de ce que l'on attendait des Impressions et de moi. “Curtis” m'a permis d'être plus en phase avec moi-même. »

Cette conscientisation du propos est précisément ce qui rend ce premier album solo essentiel dans la carrière de Curtis Mayfield. On y entend non seulement des morceaux nettement plus concernés socialement qu’à ses débuts (« Ne vous inquiétez pas, s'il y a un enfer en-dessous, on va tous y aller »), mais aussi des structures complexes, qui témoignent du savoir-faire musical et de la science des arrangements du Chicagoan : (Don't Worry) If There's a Hell Below, We're All Going to Go, We the People Who Are Darker Than Blue ou Give It Up, tous ces titres, savamment orchestrés, par instant teintés de psychédélisme, s’entendent comme des classiques de la soul, confirmant l’ambivalence d’un artiste capable des harmonies vocales les plus délicates comme de propos accusateurs adressés au gouvernement américain.  

« J’espère que vous ne m’en voudrez pas si je raconte toute l’histoire », chante Curtis Mayfield, presque désolé à l'idée de devoir porter haut le combat des minorités aux États-Unis. Sans jamais sacrifier l’efficacité de ses mélodies. À l’image de Move On Up, qui s’étire sur presque neuf minutes, où il déploie des riffs de cuivre terriblement accrocheurs (à tel point que Kanye West a fini par sampler l’instrumental sur Touch The Sky en 2006) et refuse de choisir entre la sensualité de la soul et l’énergie du funk, entre des propos optimistes et d’autres plus combatifs, à entendre davantage comme un appel à s’unir contre les dominants.

En septembre 1970, c'est le monde de la musique qui est de toute façon appelé à basculer : les Beatles viennent de se séparer, Jimi Hendrix succombe à une dose excessive de sédatifs, Black Sabbath définit les contours du métal avec « Paranoid », tandis que Curtis Mayfield s'apprête à enchainer les albums qui pourraient tous servir de bande-son au Black Power : « Roots » (1971), « Super Fly » (1972) ou encore « Back To The World » (1973), tous délaissent l'optimisme des années 1960, tous pointent du doigt les contradictions de la société américaine avec un style percussif inimitable, et tous ont été rendus possible grâce à « Curtis », véritable projet charnière dans la carrière de son auteur.

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