Il y a 10 ans, Kanye West sortait son meilleur album : "My Beautiful Dark Twisted Fantasy"

Le 22 novembre 2010, le cinquième album de Kanye West sort et il est instantanément acclamé par (presque) tout le monde. Pour décortiquer le disque, son contexte et son importance, on a demandé au journaliste Adrien Durand, auteur du livre « Kanye West ou la créativité dévorante » sorti cette année, de nous livrer ses analyses.

Au moment de la sortie du disque, quel est le statut de Kanye West ? Est-ce que ce disque est vraiment attendu ? 

En 2010, il a déjà eu plusieurs vies. Pour le grand public, c’est un rappeur star d’un nouveau genre mais aussi une personnalité très controversée. Il est passé de la prise de parole au lendemain de Katrina en 2005 (et son historique « George Bush doesn’t care about black people ») à un esclandre cocaïné où il arrache le micro à Taylor Swift en pleine remise de prix aux MTV Video Music Awards en 2009. Son disque est attendu, oui, car c’est un artiste majeur déjà à l’époque mais il y a probablement beaucoup d'observateurs (dont pas mal de journalistes) qui attendent qu’il se casse la gueule. 

Kanye West fait partie des artistes dont la vie et ses adversités ne cessent d’alimenter son inspiration. Il incarne ce nouveau modèle de rappeur plus versé dans l’autofiction que dans les récits qui appartiennent à l’image du gangstérisme qui ont fait les beaux jours du rap des années 1990. Il ne faut pas oublier que souvent ses disques fonctionnent en réaction les uns par rapport aux autres. Avant « MBDTF », il a sorti « 808s and Heartbreak », un disque très aride, qui a moyennement emballé la presse mais qui a été un succès public honnête et surtout qui l’a établi comme un visionnaire (sur le plan musical du moins).

Mentalement, il se sent comment Kanye en 2010 ?

C’est toujours une question compliquée quand on parle de Kanye West. En tant qu’artiste, il est en pleine possession de ses moyens en tous cas. J’ai l’impression qu’il est nourri par une certaine hostilité, c’est ce qu’on ressent sur le titre Runaway et son « toast for the douchebags ». On dirait un mélange entre un boxeur, un chef d’orchestre et un petit génie démoniaque tout content de fomenter un mauvais tour. 

 J’ai l’impression qu’il faut revenir sur les 4 premiers disques de Kanye pour comprendre « MBTDF ». Tu peux nous expliquer pourquoi ? 

Chacun de ses disques a été un pas en avant sur le plan créatif et sonore. Les trois premiers albums fonctionnaient comme un premier mouvement et puis la mort de sa mère provoque une rupture. « 808s and Heartbreak » est son disque de syndrome post-traumatique, sa façon de taper au fond de la piscine pour remonter à la surface, ce qu’il va faire avec « MBTDF ». 

Dans ton livre, tu écris qu’il y applique des méthodes éprouvées. Lesquelles ?

Il y a cette façon d’inviter plein de collaborateurs et d’agir plus comme un showrunner que comme un véritable producteur. Il fait bosser les gens dans des pièces séparées en studio, passant de l’une à l’autre, d’un morceau à l’autre. Il y a presque un côté atelier de la Renaissance dans cet esprit, qui est assez dingue. Surtout qu’on imagine qu’il diffusait aussi en boucle des films pornos « pour s’inspirer ».

« Est-ce que ce disque pourrait sortir à l’ère de Spotify et Fast & Curious ? Je n’en suis pas sûr. »

Quelle analyse musicale peut-on faire de « My Beautiful Dark Twisted Fantasy » ?

De mon point de vue, avec un peu de recul, c’est une forme de testament de la musique d’avant. C’est un disque narratif, long, complexe. Est-ce que ce disque pourrait sortir à l’ère de Spotify et Fast & Curious ? Je n’en suis pas sûr. D’ailleurs, Kanye West lui-même a arrêté de sortir des albums sur ce format très scénarisé pour préférer des projets plus courts, plus bruts aussi. 

On parle souvent des orchestrations, de sa vision artistique. Quels sont les moments forts de ce disque ?

C’est forcément très subjectif. L’introduction me colle des frissons à chaque fois. Un peu comme The End des Doors (dans un genre qui n’a rien à voir). Tu as l’impression que tu passes à travers un miroir. Il y a Monster, pas forcément pour ses paroles mais pour la prestation de folie de Nicki Minaj, à qui Kanye West reconnaît volontiers qu’il a laissé toute la place pour s’exprimer. Et Dieu sait qu’il n’est pas facile pour lui de se mettre en retrait. La fin est très forte aussi, avec la voix de Gil Scott-Heron qui surnage, une de ses grandes inspirations et un leader spirituel majeur. Il y a aussi Blame Game et ses presque 8 minutes de ballade au piano où on a vraiment l’impression qu’il est un peu à nu. En même temps, il ne sonne jamais cheesy (Marvin Gaye faisait partie des artistes capables de faire ça, et une des grandes inspirations de West). Il y a cette pression inhérente à cet album. On sent qu’il donne tout comme si c’était le dernier. 

Il y a cette phrase sur le titre Monster (« Everybody knows i’m a motherfucking monster  »). Il se voit vraiment comme le vilain petit canard ?  

Sur Monster, quand il dit « Je suis un monstre », ça va un peu avec sa capacité à naviguer entre fiction et réalité. C’est vraiment une forme d’autofiction qui brouille nos visions et nous oblige à nous poser la question : « Mais alors, il sait qu’il agit comme un connard ? » Ça fait presque deux décennies que le public et les journalistes n’arrivent pas à trancher et ça rend les gens maboules.

C’est une façon de complexifier la pop music, je trouve. Tu n’as plus les bad boys d’un côté et Justin Timberlake de l’autre. Avec Kanye, on tient à la fois une superstar dévorée par son ego et un enfant en pleurs qui attend sa maman qui ne reviendra jamais. C’est forcément plus intéressant et émouvant. Et puis, il sait qu’il est très observé et que les journalistes vont essayer de lire entre les lignes en tirant une citation de son contexte. Un peu comme quand Tyler, The Creator chante : « I Been kissing white boys since 2004. » Il jette ça en pâture au public et aux médias et il les regarde s’agiter.

Comment a été accueilli ce disque, aux USA mais aussi en France ?

Pour beaucoup de gens, « MBDTF » est son meilleur album. Il est indépassable (à raison, même si tout ça reste très subjectif). Quand le disque sort, le NY Times écrit que « son prochain disque ne pourra être que décevant ».

Le disque a été un énorme succès. Et, c’est un peu bête ou triste à dire (c’est selon), mais c’est aussi un disque de rap pour les gens qui n’aiment pas ça. C’est conceptuel, arty, avec un petit côté méta, qui va plaire aux critiques habitués aux disques indie rock. Ce n'est pas très étonnant de voir Pitchfork en faire le 2e meilleur album des années 2010. 

Est-ce que l’album a été une influence majeure pour d'autres artistes ?

Oui, il en a influencé beaucoup et surtout (et c’est ça le plus important), ça en a décomplexé pas mal, je pense. On oublie souvent, vu ses frasques récentes, que Kanye West a complètement décloisonné les milieux musicaux et les inspirations. Au niveau du sample, des collaborations avec des producteurs de musique électronique, des rockers, des orchestrations, le fait de naviguer entre des choses très maximales et des productions très arides... Il a quand même fait souffler un sacré vent de liberté sur la musique au début des années 2000 et ça faisait du bien au moment où tout le rock était revenu à quelque chose de très revivaliste et le rap un peu à bout de souffle. Donc oui, l’onde de choc se ressent autant chez The Weeknd que chez Tame Impala, dans la trap d’Atlanta que dans le noise rap le plus underground

Le livre Kanye West ou la créativité dévorante est disponible ici chez Playlist Society.

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