Deux, à l’origine de l’électricité de France

Si ces dernières années, la France produit une pop électrifiée de si bonne qualité (Perez, Flavien Berger, Bagarre, Grand Blanc, Lescop…), ce n’est pas qu’à cause de son industrie nucléaire. Depuis le début des années 1980, quelques artisans ont mis au point une formule mêlant chanson et synthétiseurs. Il est l’heure de redécouvrir le plus doué d’entre eux : le groupe Deux.

L’histoire de la musique est particulièrement cruelle avec ses pionniers. La France, terre d’élection de la pop synthétique, ne fait pas exception à cette règle. Alors que triomphent Flavien Berger, Grand Blanc et Perez, que réapparaissent Lescop et Mohini Geisweiller, qu’on regrette encore la disparition de Bot’Ox et que les boîtes à rythme TR-808 et TR-77 d’occasion n’ont jamais coûté aussi cher, un peu d’archéologie s’impose si on veut comprendre cet engouement. Un groupe méconnu a servi de laboratoire à tout ce qui mêle électronique et chanson, c’est-à-dire à tous ceux qui osent piocher dans le bac à glaçons pour se réchauffer, soit l’ensemble de cette scène new wave, synth-pop – french synth wave disent parfois les Anglais – qui semble l’avoir écouté à un moment ou un autre. Ou qui, se dit-on parfois, aurait dû.

Minimal, on te voit mal. Si aussi peu de monde a entendu parler de Deux, ce n’est pas parce qu’avec un nom pareil les recherches Google sont souvent infructueuses, mais parce que celui-ci a creusé jusqu’au bout son credo : le minimalisme. L’emmerdant, avec le minimalisme, c’est que par définition, il se voit peu. D’autant plus dans un pays où l’actu musicale du début des années 1980 s’est longtemps calquée sur le sommaire du mensuel Rock&Folk et sur la programmation des émissions de Jean-Louis Foulquier sur France Inter. D’un côté, le rock et ses guitares reliées à un ampli, de l’autre la chanson française à texte et à cheveux longs reliés au dictionnaire des synonymes. De quoi donner envie de se couper les cheveux, de brancher un synthétiseur et de chanter en anglais. C’est ce qu’ont fait Gérard Pelletier et Cati, deux Lyonnais amoureux de Kraftwerk et de sa musique froide et surtout, deux amateurs. Au sens le plus pur du terme puisque pendant une décennie, ils créent pour rien, n’en récoltent rien et restent écrasés, du premier au dernier jour, par les professionnels sans que ceux-ci n’atteignent jamais un aussi haut degré de poésie synthétique.

C’est bel et bien de synthèse dont il est question ici. Leurs chansons sont courtes comme l’impose une des règles d’airain de la pop, électroniques puisque à l’âge du minitel le désir se compte déjà en bits, le français et l’anglais s’y mélangent, les instruments sont bricolés, on travaille à deux sans l’aide de personne et le seul clip qu’on ait trouvé – celui de la chanson Paris-Orly – montre les deux protagonistes chantant devant un écran. Pas d’aéroport, pas d’avion, pas de billets d’avion, pas de moyens.

Une musique d’appartement. Bien sûr, Deux n’est pas tout à fait seul dans ce courant musical : Elli & Jacno connaissent la réussite commerciale qui colle aux gens beaux comme des dieux, Telex expérimente de l’autre côté de la frontière belge et Mathématiques modernes fait la fête au Palace. Seulement comme l’affirme Cati dans une des seules interviews dont la trace subsiste : « Deux, c’est avant tout une musique d’appartement. Nous l’envisagions et la concevions ainsi. » Pas ou presque de concerts, pas de diffusion radio, une production en cercle fermé. Selon l’époque où le mot est employé, appartement désigne en effet le logement composé de plusieurs pièces ou le cercle qui se tenait chez le roi qui, alors, « faisait appartement ». Il y a de cela ici : cette musique semble n’avoir jamais quitté un petit cercle de proches – le premier single Felicita a été pressé à 500 exemplaires en 1982. Elle sonne donc pour qui fait l’effort de l’approcher trente ans plus tard étonnamment neuve, inusée, fraiche. Car, à la différence des alcools forts ou des sodas qui étanchent la soif, le minimalisme fonctionne sur le temps long. Consommé pur, il infuse des années durant.

Enfants du Minitel. Aujourd’hui, les 45 tours et les musicassettes de Deux sont donc réédités, compilés, remixés. On les écoute au format mp3 et comme il se doit le label Born Bad a croisé leur route en mettant en avant leur plus beau titre, Game & Performance. Ce groupe, qui a passé son temps à jouer sans jamais performer, y chante dans un anglais approximatif une ballade sur les jeux électroniques d’antan, sur les gros pixels que regardent nostalgiques les geeks les plus pointus. Deux incarne en effet une nostalgie très ancienne, la leur, héritée de la télé en noir et blanc, des images striées montrant quatre ouvriers allemands de l’industrie nucléaire devant des synthétiseurs, la nôtre aussi, celle des enfants du minitel et enfin, celle des musiciens d’aujourd’hui. Ainsi, elle rétablit ce qui constitue peut-être une des vérités premières de la musique. « Il n’y a jamais d’accord parfait / La réussite et le succès, c’est pas dans la poche, bébé », osait la chanson Le couloir. Qu’elle soit de chambre ou d’appartement, il faut continuer à jouer de la musique que pas grand monde ou personne n’écoute. Pourvu qu’elle soit nouvelle.

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